L’émotion au service de l’anarchie

Jean-Michel Bongiraud
samedi 11 juin 2005
par  *
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Poésie et anarchie ont été fréquemment associées en tant que mode commun de pensée, de réflexion, de résistance, voire de combat face à la rigidité, à
l’oppression de la société. On ne dira même jamais assez à quel point la poésie donne à celui qui désespère, dans les situations les plus difficiles, la possibilité de demeurer vivant, de résister, de continuer à se battre. On appréciera par exemple les poèmes de Jean Cassou, Trente-trois sonnets
composés au secret, pensés en prison et mis sur papier après la libération du poète. D’autres exemples peuvent être
donnés, sans pour autant faire l’apologie de la poésie qui consisterait à dire qu’elle seule est porteuse d’espoir. Elle l’est bien évidemment en ce sens où elle se réfère à la langue qui est le seul attribut de l’homme lui permettant autant de
s’exprimer que d’agir.

Aujourd’hui, nombre de poètes se disent ou se réclament de l’anarchie, principalement ceux qui croient faire œuvre nouvelle, tel le clan de la novpoésie. Mais cette association n’est-elle pas un leurre, un mythe savamment entretenu, et l’existence de la poésie, de l’art en général, finirait-elle avec l’avènement d’une société anarchiste ? Ce rapprochement entre poètes et anarchisme est une fausse vérité. Le poète ne se nourrit pas hors de la société mais s’alimente, si je puis dire, à sa réalité, et il ne lutte pas tant pour changer la vie que pour découvrir des paysages nouveaux de la nature humaine. Contrairement donc à ce que l’on pense, le poète n’est pas en marge de la société, et on ne
peut pas dire que Rimbaud et Villon l’étaient tant que ça, par exemple. Plus nombreux sont les poètes dont on a gardé trace, et même parmi nos contemporains, qui ont eu une vie rangée, normale, voire bourgeoise !
Par ailleurs, retournons le problème ; l’anarchisme, en tant que pensée politique, inclut-il la notion artistique,
au sens noble du terme, dans la réalisation de cette société anarchiste future ? À l’évidence, non, car il en est qui sont « à penser que le militantisme pur et dur se prive d’une dimension existentielle quand il néglige comme secondaire ce que nous nommons le sensible, la poésie... » (in n° 1275 du Monde libertaire).

Soyons clairs, ce qui importe au poète, et les motifs qu’il peint dans ses poèmes relève toujours de la même essence, de la vie, celle de donner aux mots le sens pratique de l’existence ou de donner au langage qui constitue l’être une forme vivante. Je n’insisterai pas sur les différents courants contemporains pour dire que telle ou telle forme poétique est plus à même de constituer la référence actuelle ou même de dire parmi ceux de nos contemporains lesquels
passeront à la postérité. Ceci n’est pas mon propos, mais j’insiste sur le seul motif légitime qui me semble être la véritable raison du poète : celle d’écrire contre ce qui a déjà été écrit. Cette notion est simple et pourtant si mal comprise. Il suffit de lire plusieurs recueils et de voir celui ou ceux qui ont donné un nouvel éclairage au motif qu’ils ont dépeint ou, pour faire simple, de dire que ce que Baudelaire a écrit jamais personne d’autre ne peut plus l’écrire.

Retenons aussi que cette idée de l’art ne peut être absorbée par un mouvement politique, et très souvent le rapprochement qui s’opère est davantage le désir ou l’espoir de l’artiste que du politique, lequel en d’autres occasions s’en servira comme alibi pour plaider sa cause. La plupart du temps, le politique est ignorant de la supposée valeur d’un art. C’est un domaine sur lequel il n’a pas la mainmise, même au prix de censures ou de dérives subventionnées. Qui a constaté
à l’heure présente l’intégration de l’art,
a fortiori de la poésie, comme élément incontournable pour l’avènement d’une société ? Cette notion d’émotion est
nulle part liée à une quelconque revendication politique, et pourtant cet état naturel est une constante de la vie, présente à chaque instant. Je ne soulignerai pas et ne donnerai pas plus de détails
là-dessus, mais je renvoie les poètes et les politiciens au livre de Pierre Reverdy Cette émotion appelée poésie.

Ne pourrait-on pas alors repenser l’homme non dans sa fonction de producteur de biens mais dans son état émotionnel, producteur de vie et par-delà dépasser le cadre étroit dans lequel on le confine, ou mieux cette émotion qui habite le poème n’est-elle pas l’élément à intégrer en vue de la réalisation d’une société dans laquelle l’être humain serait reconnu dans sa dimension poétique ?

Jean-Michel Bongiraud