L’anarchisme, Foucault et les « postmodernes »

Remarques sur le texte de Tomás Ibañez
mercredi 8 juillet 2009
par  *
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Je partirai des points d’accord avec le texte de Tomás (ils sont
nombreux), en incluant dans mon commentaire les raisons de
mon désaccord final sur ce qu’il est possible d’attendre de
l’anarchisme, sa portée et donc son importance pour l’avenir.


L’anarchisme aujourd’hui

Le premier point d’accord est le plus immédiat. Il porte sur la partie que
Tomás intitule « l’anarchisme aujourd’hui ». Une partie qui explicite très
bien, mieux que je ne le ferais ici, ce que je ressens très fortement depuis
pas mal de temps : à savoir un divorce de plus en plus profond (et qui
ne date pas d’aujourd’hui) entre d’une part l’anarchisme officiel, les
organisations anarchistes, l’idéologie anarchiste, l’identité anarchiste, et
d’autre part des mouvements sans étiquettes précises que les pouvoirs
publics (auxquels il arrive de ne pas se tromper) désignent parfois –
pour leurs franges les plus radicales – du beau terme « d’anarcho-
autonomes ».

Le renouveau libertaire de la fin du siècle précédent a permis la
cristallisation (mais aussi la sédimentation identitaire) d’un nombre
appréciable de militants se réclamant de l’anarchisme. Le plus souvent
vieillissant, ces militants ont redonné vie aux organisations
traditionnelles (principalement à travers la CNT, l’AL, l’OCL, la FA et
ses différentes dissidences), mais pas forcément à la dynamique et à la
logique libertaires. C’est ainsi qu’à des mouvements effectifs, anti-
autoritaires, et souvent très riches et très complexes dans leurs
composantes, leurs pratiques et leurs visions du monde, se juxtapose
un anarchisme en partie ossifié, institué (comme le souligne Tomás)
qui, dans le meilleur des cas, vient doubler ce qui reste d’organisations
d’extrême gauche, et dont la seule pratique un peu conséquente (en dehors du fonctionnement de l’orga-
nisation) se limite le plus souvent à une
présence tout aussi traditionnelle dans
un mouvement syndical bureaucratisé,
sans véritable souffle émancipateur, à
l’intérieur d’une démarche où le projet
libertaire tend à se réduire à une simple
rhétorique, une langue de bois n’ayant
pour toute réalité que les mots et les
symboles d’un passé transformé en
références plus ou moins sentimentales
et creuses [1].

La sévérité de mon jugement ne vient
pas de Sirius. Elle s’appuie sur ma
participation aux différents mouvements
de ces dernières années ; des mouve-
ments où les anarcho-autonomes et les
« non organisés spécifiquement » comme on
disait à La Gryffe, ont joué un rôle
important. Par chance, la librairie la
Gryffe entretient des relations avec les
« anarcho-autonomes » de Lyon, ville où
ce courant est actif, en particulier à travers
le mouvement squatt [2]. Autre chance, je
fais partie d’un syndicat CNT de
l’éducation (Saint-Etienne) peut-être en
partie atypique (hélas !), qui, dans le
cadre de la fac (entre autres) a toujours fonctionné en lien étroit avec les courants
dits « autonomes » ; mais, faut-il le
préciser, en récusant des pratiques
syndicales bureaucratisées que les
anarcho-autonomes (pour nous à Saint-
Etienne, et pour d’autres ailleurs j’espère)
ont entièrement raison de dénoncer. Pour
illustrer le problème que soulève Tomás,
– entre un anarchisme de la représen-
tation et du souvenir qui, comme le
Canada-dry pour l’alcool n’a plus grand-
chose d’anarchiste, et un anarchisme de
fait où l’on retrouve une grande partie
des positions et pratiques du projet
libertaire –, je voudrais raconter deux
histoires : l’une anecdotique et
personnelle ; l’autre, beaucoup plus
déterminante dans ses conséquences
effectives.

Une anecdote personnelle

J’ai participé (il y a quelque temps), en
marge d’un congrès de la CNT
éducation, à une réunion de militants des
universités. Un des points de discussion,
dérisoire selon moi, mais caractéristique
de ce à quoi les congrès perdent leur
temps (et avec lui toute inspiration
libertaire) était de savoir si des sections
étudiantes avaient ou non le droit de
s’appeler FAU et de signer des tracts de
ce sigle. Pour nous, à Saint-Etienne, pour
qui les tracts (CNT ou non) sont à
géométrie et intitulé variables, mais
justement à condition de toujours
indiquer quels collectifs précis en est
l’auteur (collectif de site le plus souvent,
mais qui pourrait aussi bien être un
collectif de catégories d’usagers de
l’université, voir d’années de telle ou telle
discipline, « les filles de seconde année de
licence d’anglais » par exemple), ce
problème semblait absurde et
typiquement bureaucratique. La moitié
des présents (une vingtaine de militants
et de militantes) partageait notre point de vue, et le ton a monté assez vite, les
tenants de la discipline organisationnelle
s’accrochant vivement à leur position
d’autorité (les décisions de ces sortes de
conciles que sont les congrès)3.
Brusquement j’ai compris comment la
CNT espagnole avait pu se bureau-
cratiser aussi vite à l’automne 1936, et
devenir en quelques jours un appareil
d’État, cet État que le mouvement
anarchiste espagnol dénonçait quelques
jours auparavant, alors qu’il le portait
déjà en lui-même (comme beaucoup
d’autres choses). Soixante-dix ans plus
tard une organisation aussi minuscule
que la CNT française produisait à son
tour des comportements bureaucratiques
comparables, se trouvait en affinité avec
des tempéraments individuels capables,
dans un verre d’eau et une minuscule
réunion, de fabriquer de nouveau, en
toute bonne foi, cette logique d’État qu’ils
prétendent combattre. Entre le
sectarisme idéologique et impuissant des
uns et l’insertion dans un syndicalisme
bureaucratisé des autres, les pratiques et
les prises de position des anarcho-
autonomes n’ont pas seulement raison
d’un point de vue libertaire. Faute de
toucher son cerveau, elles devraient tout
du moins faire vibrer ou émouvoir le
cœur de l’anarchisme le plus formaliste.
Je ne suis pas sûr que ce soit le cas.

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[1L’expérience calamiteuse de la CNT espagnole
en exil aurait dû pourtant nous vacciner
définitivement contre la possibilité permanente
de voir l’anarchisme se transformer en son
contraire, un contraire que Tomás décrit très bien
dans son texte. Ce contre-exemple anarchiste de
la CNT en exil, comme l’extrême rapidité de la
bureaucratisation et de l’étatisation de cette
même CNT en 1936, n’ont pas encore fait l’objet
d’une analyse satisfaisante.

[2Il s’agit d’une longue histoire qui remonte à la
renaissance du mouvement libertaire à Lyon
(dans les années soixante-dix), avant que les
organisations traditionnelles ne refleurissent sur
les décombres et l’épuisement des mouvements
sociaux des années précédentes. Une histoire qui
se poursuit au début des années quatre-vingt-
dix, avec un puissant mouvement squatt (à la
Croix-Rousse) auquel la Gryffe était liée.


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