Anarchisme, nationalisme et nouveaux États
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Le conflit entre la Palestine et Israël est à l’ordre du jour
politique ; il existe un engagement anarchiste significatif dans les
campagnes de solidarité avec les Palestiniens ; pourtant, de
manière surprenante, les rares contributions anarchistes en anglais sur
la question sont, au mieux, inappropriées par rapport aux expériences
concrètes et aux dilemmes des mouvements présents dans la région.
Dans le pire des cas, elles s’écartent complètement de l’anarchisme.
Ainsi Wayne Price, plateformiste états-unien, tombe dans un langage
très rudimentaire quand il proclame :
« À travers la fumée et le sang d’Israël et de la Palestine des temps actuels, un argument doit être clair : Israël est l’oppresseur et les Arabes palestiniens sont les opprimés. Par conséquent les anarchistes, et toutes les personnes décentes, devraient être du côté des Palestiniens. Les critiques de leurs dirigeants ou de leurs méthodes de combat sont toutes d’ordre secondaire ; et aussi la reconnaissance du fait que les Juifs d’Israël sont également des personnes et ont aussi certains droits collectifs. La première démarche, toujours, est de se tenir avec les opprimés quand ils se battent pour leur liberté. »2
Ce n’est pas être anarchiste que de demander à tous les gens honnêtes de voir l’humanité des autres et leurs droits collectifs comme secondaires par rapport à quoi que ce soit – peu importe quoi. Comment la prise de position de Price tient-elle compte de la distinction entre le gouvernement israélien et les citoyens israéliens, ou de la solidarité avec les Israéliens qui luttent contre l’occupation et l’injustice sociale ? Ces Israéliens n’agissent certainement pas pour « se ranger du côté des Palestiniens », mais plutôt par un sens de responsabilité et de solidarité. Pour ceux d’entre eux qui sont anarchistes, c’est aussi clairement une lutte d’auto-libération d’une société militariste, raciste, sexiste et par ailleurs inégalitaire. L’indifférence totale de Price envers ceux qui interviennent consciemment contre l’occupation et les multiples conflits sociaux au sein de la société israélienne repose sur des affirmations très générales sur la façon dont « le nationalisme aveugle mène chaque nation à se voir et à percevoir l’autre comme un bloc monolithique ». Cependant les gens qui vivent de l’intérieur un conflit sont rarement aussi naïfs – l’auteur ne fait que projeter sa propre vision extérieure en noir et blanc, et la face présentée comme noire est assujettie à un langage primaire et déshumanisant3. Malheureusement, ce genre d’attitude est devenu un phénomène répandu dans le discours du mouvement européen et américain de solidarité avec la Palestine et plus largement au sein de la gauche : c’est ce que les anarchistes ont démontré être une forme typiquement gauchiste de judéophobie ou d’antisémitisme4.
En attendant, Price a tellement confiance dans sa propre perspicacité à établir une solution juste et appropriée, qu’il s’autorise à élaborer des programmes et à poser des exigences jusqu’au plus petit détail : retrait israélien unilatéral aux frontières de 1967, un État palestinien et le droit de retour, aboutissant à une sorte de fédération des communes de type « démocratique-laïque » ou « binationale », avec « un genre d’économie autogérée et non capitaliste ». En attendant, « il nous faut soutenir la résistance du peuple palestinien. Il a droit à l’autodétermination, c’està- dire de choisir ses meneurs, ses programmes et ses méthodes de lutte, quoique nous puissions en penser ». Un chèque en blanc, par conséquent, aux attentats suicides et à n’importe quelle élite palestinienne présente et future.
Le ton impératif de la déclaration soulève la question de savoir à qui le « nous » de Price adresse des exigences aussi élaborées. À l’État d’Israël, avec peut-être à l’appui la puissante menace d’occuper les ambassades et de boycotter des universitaires, des oranges et des logiciels ? Ou peut-être à la communauté internationale, ou encore à l’État américain ? Dans tous les cas, cette « politique d’exigences » est une reconnaissance injustifiable du pouvoir de l’État et sa légitimation par le fait même qu’elle s’adresse à lui – stratégie bien éloignée de l’anarchisme.
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