Les âmes qu’on malmène

jeudi 4 décembre 2008
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L’installation d’un régime aussi bien dictatorial que totalitaire
implique inéluctablement toute une série de mesures de
contrôle et d’encadrement des populations. La terreur d’État,
pas seulement dans ses manifestations excessives, violentes, brutales
mais aussi et surtout dans ses formes les plus insidieuses, qui peuvent
aller jusqu’à emprunter le masque de la banalité, s’infiltre et s’installe
dans ce qu’il y a de plus intime chez l’être humain, sa psyché1. La
présence d’une frayeur diffuse, l’arbitraire imprévisible qui menace en
permanence, menace qui pèse non seulement sur les ennemis du
régime, les opposants actifs, mais sur tous les individus sans distinction,
produit des ravages, parfois durables.

Le XXe siècle a vu se développer, un peu partout dans le monde, des
dictatures, civiles et militaires, voire des systèmes totalitaires que ce
soit en Europe, en Asie, en Afrique ou en Amérique. Les examiner tous
serait une tâche herculéenne ; pour illustrer mon propos donc, je me
limiterai à considérer deux situations qui ont eu lieu à deux moments
historiques différents et dans des contrées éloignées géographiquement
l’une de l’autre, et nous verrons quelles ont été les
manifestations que la violence exercée par la terreur d’État a produites
chez les individus sur laquelle elle s’exerçait. Pour cela je m’appuierai
sur deux exemples : l’analyse que fait Charlotte Beradt des rêves qu’elle
a récoltés entre 1933 et 1939 à Berlin et publiés dans Rêver sous le
IIIe Reich2 et les recherches des psychanalystes argentins qui, malgré la
répression et les menaces, ont continué à travailler durant la dictature
militaire argentine entre 1976 et 1983 et qui, grâce à la place très
particulière qui était la leur auprès de ceux qui faisaient appel à eux, ont
pu témoigner dans un livre collectif de
l’impact de la peur et des persécutions
sur la pensée et les affects des citoyens3.

Durant six ans, C. Beradt, Berlinoise,
recueillit ses propres rêves et ceux de ses
amis, de ses voisins, médecins ou
cordonniers, femmes de ménage ou
enseignants, pour témoigner de la façon
dont les nazis « malmenaient les âmes ».
À la source, donc, le désir de vérifier
comment d’autres qu’elle reflétaient dans
leur vie onirique les événements de la vie
quotidienne, ce qui est le propre du rêve,
qui reprend en partie les « restes
diurnes », mais comment, dans la situation
particulière de l’Allemagne sous le
nazisme, on retrouvait les manifestations
de la frayeur qui déteignait sur tous les
opposants politiques au régime ainsi que
sur toutes les minorités discriminées.
Charlotte Beradt revendiquera sa
démarche comme « l’acte d’une opposante
politique et non pas en tant que
Juive récemment désignée comme telle ».

Il fallait éviter que ces récits de rêves
ne tombent entre les mains de la
Gestapo, puisqu’ils pouvaient être considérés
comme une propagande contre le
régime et de ce fait, l’envoyer, elle, Juive
et communiste, en camp de concentration.
Pour les mettre à l’abri, et se
protéger de ce danger certain, elle les
travestit et les envoya à l’étranger.
Voici quelques exemples de ce déguisement :
« oncle Jean » pour Hitler, « oncle
Gustave » c’est Goering et Goebbels sera
« oncle Gérard » ; une arrestation est
appelée une « grippe », le Parti est « la
famille » etc.

En 1940, C. Beradt émigre aux États-
Unis où en 1943 une infime partie de
cette onirothèque est publiée dans un
journal new-yorkais, Free World.
Et après, pour incroyable que cela
puisse paraître, elle les oublia.
Ce n’est qu’en 1962 et à propos de la
publication de ses recherches sur la
biographie d’un poète, Albert Ehrenstein,
mort en exil aux États-Unis dans l’oubli
total, que – dit elle – « quelque chose est
revenu du fond de [sa] mémoire ». Avec
l’aide de Karl Otten4 elle prépare une
nouvelle publication, cette fois-ci plus
étoffée, et en 1966 une sélection des 300
rêves paraît sous la forme d’un livre dont
le titre en allemand est Das Dritte Reich
des Traums (Le Troisième Reich des rêves).
La présentation du matériel a une double
intention : montrer comment les rêves
dévoilent l’impact du totalitarisme sur le
psychisme mais aussi, qu’ils sont un
moyen de connaissance pour les rêveurs
eux mêmes. Mieux encore, une de ses
hypothèses est que le rêve établit un lien
plus intime avec l’extériorité que la
pensée rationnelle.

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