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Xavier Bekaert
X face à la critique
une vue de l’intérieur
Article mis en ligne le 19 novembre 2008

par *
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Pour initier un débat sur la science, on pourrait se souvenir
que ce qui est vrai en amour l’est souvent en politique
 : par exemple l’importance des préliminaires...
Pour ne pas négliger ceux-ci, je désire esquisser une mise à
plat préalable au débat, en présentant le point de vue épidermique
d’un scientifique confronté à l’agressivité et à l’inanité
de certaines critiques formulées à l’encontre de « la science ».
L’ironie est seule digne de répondre sérieusement à une interprétation
littérale de ces dernières. Toutefois, je conclurai ce
texte en suggérant quelques pistes pour sortir de la confusion
et reprendre ce débat indispensable sur des bases plus prometteuses.

Acte I. Le dialogue de sourds

¿ X ? : À la recherche d’une inconnue

Invité à un colloque organisé par Z-magazine en 1992 (plusieurs
années avant le canular de Sokal) pour répondre aux
points de vue exposés par six « postmodernes » sur la science
et la rationalité, Noam Chomsky afficha son malaise :

« Les références à la science et à la rationalité qui figurent dans
ces interventions sont, pour moi, une source de perplexité. Les
visées de la connaissance scientifique y sont sévèrement critiquées
sans être clairement identifiées. On lui assigne telles ou telles propriétés
qui la rendent méconnaissable à mes yeux. Dans la plupart
des cas, ces propriétés sont antinomiques avec la démarche scientifique
– du moins telle que je l’entends et la pratique. [...] Puisque
certains appellent science ou investigation rationnelle ce qui ne
m’est pas familier – et qu’il me faut tout de même poursuivre la
discussion –, je remplacerai momentanément
ces termes par un symbole,
disons X, afin de voir si je comprends
bien les critiques qui lui sont adressées. »

Vue de l’extérieur

Je reprendrai ici le jeu de Chomsky (qui
rappelle évidemment la résolution
d’une équation mathématique, où X est
l’inconnue) pour tenter d’y voir plus
clair dans les critiques, mais en ne me
restreignant pas à celle postmoderne.
Bref, à partir d’ici, X remplacera « la
science ». Pour commencer, j’offre un
panorama de quelques citations choisies,
dans lesquelles une opposition
radicale à X est exprimée.
- 1. « Rien, plus rien aujourd’hui ne
distingue X d’une menace de mort permanente
et généralisée. » Breton
- 2. « La pensée anarchiste a déjà une
longue et lucide tradition de critique
face à la croyance en la démocratie. Il
n’en est pas de même en ce qui
concerne la croyance en X. [...]
L’illusion X, c’est la nouvelle forme
d’aliénation religieuse,
et le groupe social qui s’érige en
porte-parole de X n’y cherche que la
légitimation d’une nouvelle forme de
domination. » Lizcano
- 3. « X émergea et se développa
comme un moyen aliénant et aliéné
d’investigation, comme la structure
mentale du capitalisme et comme le
mode cognitif de l’industrialisme. »
Restivo
- 4. « X de l’homme n’a été elle aussi
qu’un rêve, une mythologie simplement
concurrente et complémentaire
aux autres mythologies. » Pessin
- 5. « Si la religion fut longtemps
l’opium du peuple, X est en bonne
place pour prendre le relais. » Breton
- 6. « Toute action de X est, objectivement,
de la violence symbolique dans
la mesure où elle est l’imposition d’une
culture arbitraire par un pouvoir arbitraire.
 » Restivo
J’ai essayé de déterminer, d’après
les propriétés et attributs conférés à
l’inconnue par ses détracteurs, les
objets qui pouvaient correspondre à X.
Ceci est résumé dans le tableau suivant
 :

1. X = un danger de mort ; 2. X =
une idéologie (entendue comme un
instrument de légitimation du pouvoir
détenu par une classe) ; 3. X = une aliénation
 ; 4. X = un mythe. 5. X = une
r e l i g i o n ;
6. X = l’imposition d’une culture arbitraire.

Vue de l’intérieur

Un tout autre regard vers la science
provient évidemment de ceux qui ont
décidé d’en faire leur travail : les chercheurs.
À ma connaissance, pour ceuxci,
X assume des sens très différents,
dont par exemple : X = la démarche
scientifique ; X = les savoirs produits
(en suivant cette démarche) ; X = la
recherche de tels nouveaux savoirs ; X =
une passion.

Je ne fais que constater quelques
usages qui sont faits de ce mot par l’énorme
majorité de mes collègues
chercheurs. Et je témoigne uniquement
du milieu que je connais. Certains me
rétorqueront néanmoins que j’idéalise
déjà les scientifiques, car on pourrait
tout aussi bien écrire : X = une source
de revenus ; X = un truc pour draguer ;
X = un moyen de se faire plein de fric.
Je voudrais dissuader tous ceux qui
croiraient sincèrement à la validité des
deux dernières équations d’entreprendre
des études scientifiques, car ils
risqueraient d’être déçus...

Réactions épidermiques

Si l’on compare les vues de la science
depuis l’intérieur avec celles de l’extérieur,
on constate directement une forte
tension entre des usages aussi distincts
du même mot. Cela peut provoquer
diverses réactions chez un scientifique
confronté aux six premières citations.

Parmi bien d’autres possibilités, on
trouve :
– La perplexité : le scientifique ne
comprend pas très bien à quoi X se
réfère, disons : X = ???
– Le désintérêt : devant cette inconnue,
il hausse les épaules et retourne à
son travail puisqu’il est impossible que
cela concerne la science à laquelle il
essaie de contribuer.
– La révolte : il prend le détracteur
au sérieux et interprète X comme étant
ce qu’il connaît de la science ; il ne peut
alors qu’être choqué et s’insurger
contre ce qui ne peut être que de la
mauvaise foi ou de l’ignorance.
– L’accord : il accepte les affirmations
précédentes comme vraies.

De par ma formation, il m’est habituel
d’examiner la pertinence d’une
thèse en faisant l’hypothèse de sa validité,
et en regardant si je peux réussir à
en déduire une affirmation absurde.
Imaginons donc que j’opte pour l’accord
 : quelles conclusions devrais-je en
tirer ?

Je suis passionné par X depuis mon
enfance. J’ai consacré – et continue à
consacrer – de nombreux efforts à étudier
et comprendre X. Depuis quelques
années, j’effectue des recherches en
physique mathématique. Or, si je comprends
bien, j’aurais ainsi rejoint « ce
groupe social qui ne cherche dans X
que la légitimation d’une nouvelle
forme de domination ». « Aliéné » par
ma « croyance » en « une mythologie »
imprégnée de « la structure mentale du
capitalisme », je tenterais d’établir des
théorèmes dont chacun serait « une
violence symbolique » ou « une menace
de mort ». S’il en est ainsi, alors oui, il
est urgent pour moi de cesser toute
activité professionnelle car « à considérer
l’état du monde, on ne peut douter
que le temps perdu pour la recherche
est, à coup sûr, du temps gagné pour la
conscience ». Riesel

En conclusion, il y aurait quelque
chose d’intrinsèquement mauvais en X.
Nous devrions donc rejeter X, le mettre
à l’index (le classer « X » si j’ose dire), et
le remplacer par « autre chose ».

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