Présentation du N° 11

lundi 6 juin 2005
par  *
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La construction de ce numéro de Réfractions a pour origine de simples discussions autour d’une table sur le thème très général de la « créativité », suivies de la rédaction d’un texte... pour mémoire ; texte qui a nous conduits vers de nouvelles discussions et à la rédaction d’un autre texte qui, lui, a circulé dans l’équipe de Réfractions suscitant
à son tour de nouvelles réflexions puis la publication d’un article dans
le Monde libertaire *, intitulé « Créativité, inventivité, poiêsis ». Il s’agissait, à ce stade, d’inviter les lecteurs à s’exprimer et à élargir le débat.

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Car, faut qu’ça parle et qu’ça rebondisse !

Mais toutes les contributions à ce numéro n’ont pas suivi le même chemin. Certaines sont même restées dans nos cartons...
Mort et création sont sœurs. Philippe Garnier, avec qui j’avais pris la responsabilité de ce numéro, a été foudroyé par la première. Nous avions commencé à discuter des textes reçus, nous sollicitions alors des auteurs pressentis et nous mettions au point l’architecture du numéro. Lui vivant, ce numéro serait autre... Danièle Wilmart lui rend hommage ici par un poème ; nous esquissons son parcours de vie. Ce malheur a permis qu’apparaisse un texte inédit de Philippe qu’il n’aurait sans doute pas proposé à la publication, en l’état : il avait sous le coude un tout autre projet. Pourtant, il nous a paru pertinent de présenter son analyse, bien que partielle, du... flamenco. Claude Orsoni nous rappelle les conditions d’écriture de cette intervention. Lien

Faut qu’ça danse !

Le flamenco trouverait ses origines dans les danses indiennes du Rajasthan. Il aurait subi la persécution des « purs » de l’hindouisme et de ceux de l’islam, puis ses pratiquants se seraient exilés... Le flamenco, lieu « où s’exacerbe la question du sujet et de son désir » se projette néanmoins sur l’« autre », le « tiers », le public, lors de la construction d’un espace-temps fait de tensions, de ruptures, de syncopes... Il s’agit d’une création où le « je » de l’acteur s’efface, traversé par le « duende ». Mais renvoyons simplement le lecteur à l’écriture de Philippe, elle danse...

Mais faut qu’ça chante aussi !

De la danse, du chant, passons à la chanson populaire et à sa musique, avec une analyse de Larry Portis : du fond commun de la créativité collective surgit vers le xive siècle une création plus individualisée et son « idéologie qui contribue au maintien des rapports sociaux et politiques dans les sociétés ». La nécessité d’innover, sans cesse jaillissante et porteuse de révolte, n’échappe pourtant pas au phénomène de récupération capitaliste et à son star-system.

Aussi faut-il « connaître la musique » !

C’est le cas de Jean-Pierre Garnier qui, avec un œil de professionnel, met au jour l’emprise du Pouvoir sur le « bâtiment ». Architecture et anarchie ne peuvent faire bon ménage, écrit-il : cette discipline demeure essentiellement au service des dominants malgré les nombreuses tentatives plus ou moins hypocrites pour inverser le mouvement. Le jour n’est pas venu d’« une architecture sans architectes » quand « tous » se réapproprieront un savoir-faire et un savoir-vivre « vernaculaire ».

Ah ! pouvoir construire librement...

Comme s’y aventurent les « inspirés du bord des routes ». Si le Palais idéal du facteur Cheval n’est pas habitable, son tombeau l’est. Pour autant, Bruno Montpied nous parle d’architecture anarchique et de jardins qui ne sont pas ceux de Versailles. Les temps de liberté que procurent les loisirs et la retraite explosent en créativités diverses et folles.

Ailleurs, ça cuit, et sans casser !

Pour d’autres (les gens normaux ?), « décoincer l’imaginaire », c’est moins facile. C’est l’entreprise quasiment maïeutique de Bernard Thomas-Roudeix dans son atelier de céramique pour enfants et adultes, par une série d’accouchements originaux, à partir du travail de la terre « modelable ». Le démiurge opère près de son four.
Sans séparer le sensible de l’action sociale
Marie-Dominique Massoni montre à l’envi que la séparation entre le sensible, le poétique, d’un côté, l’action sociale, de l’autre, peut être refusée, et cela pratiquement. Le groupe surréaliste et quelques amis se sont engagés. Elle nous remet en mémoire un passé très récent : les manifs de 1995, Saint-Bernard, les marches contre le chômage de 1997, etc.

Mais faut qu’ça flambe !

Sur fond de nuit et avec la sinistrose du temps au cœur, Nelly Trumel allume un tableau « impossible », tandis que Jean-Michel Bongiraud a le souci de mettre l’anarchie sous l’éclairage du sensible et de l’émotion poétique.

Avec de vraies allumettes ?

Peut-être. Nous est ainsi parvenu un texte de Guo Danian : de jeunes Chinois nous émeuvent en affrontant le Dragon. Convaincus que l’art est la science de la liberté, ils s’expriment dans la rue en bravant la police, mêlant la tradition taoïste à des formes d’action plus modernes proches
du « happening », qu’ils dénomment « artion ». Il s’agit pour eux d’« attiser l’écologie de la liberté ». Ils se veulent, eux, le brandon qui fera flamber... cette liberté-là. S’y brûleront-ils ?

Oui, mais écoute, camarade...

En toutes langues ou presque. Roger Dadoun tire Armand Robin, le poète illuminé, de ses longues nuits de veille, quand il jonglait avec les ondes sur toutes les radios du monde.

... et cherche

Idées noires sur écran blanc, dans les salles obscures, c’est l’union libre des anarchistes et des surréalistes. Isabelle Marinone se risque à ranimer un débat, allant jusqu’à dénicher le groupe des « Incohérents » ignoré de beaucoup et tiré de l’oubli.

... sur les planches, aussi

Tandis que Anne Vernet nous montre un Genet démolissant les constructions sociales où nous enferme le pouvoir. Le théâtre est ce lieu
du non-pouvoir qui rend intelligible le mode d’aliénation que l’ordre
tente de nous imposer.

Alors ? Sommes-nous si loin de notre projet que publiait le Monde libertaire ? Ce que nous recherchions ? « Replacer le “faire” des artistes dans le champ général de la créativité et de l’inventivité sociales, dans le “faire” (la poiêsis) propre à tout un chacun ». Ce que nous voulions, c’est « mettre en avant [cette créativité] dans tous les actes de la vie quotidienne comme au niveau des métiers, du travail ».

Nous affirmions « que tout être humain porte en lui une pensée inventive, un imaginaire, un potentiel de créativité, certes variable selon les individus, mais qui est annihilé, étouffé, stérilisé quand se mettent en place des statuts particuliers de cloisonnement, quand on enferme un inventeur quelconque dans sa spécialité ».
Il s’agissait ainsi « de ne pas limiter la créativité à l’art ni d’opposer l’art à la vie quotidienne, au travail et à toute activité sociale » ; ni de « réduire l’inventivité à l’art ». Oui, l’Art, avec un grand A ne devait pas être le sujet de ce numéro. C’est le champ du social qui devait être le lieu par excellence de l’activité de l’imaginaire.

Nous écrivions plus loin : « Freiné, paralysé, asphyxié, dévoyé ou seulement endormi, l’imaginaire, s’il n’est pas complètement anéanti, peut se réveiller, se libérer à tout moment. L’explosion sociale a souvent surpris les plus prévenus.

« Dans ce champ du social, assoupi par la désespérance et l’ennui, surgissent à heures irrégulières des mouvements de révolte que personne n’attendait ; profitant d’un vide étatique provisoire, d’une crise qui paralyse les nœuds du pouvoir, une brèche s’ouvre, une capacité organisationnelle à la base s’élance et montre sa puissance. L’imagination prend le pouvoir, selon le slogan de Mai 68. » Car il s’agit rien de moins que de réenchanter le monde !

Ainsi, ceux que l’on dénomme les « intermittents du spectacle » ne nous ont pas déçus, et leurs interventions diverses, multiples, imaginatives nous auront fait passer ce bel été, très chaud, dans l’attente
d’un automne aux ardentes promesses. Ainsi, nous sommes au plus
près du sujet : l’art et le social ne sont plus séparés.

Réfléchir sur le temps présent

Notre revue, de par sa périodicité semestrielle, n’a pas vocation à traiter de l’actualité. Elle aborde le plus souvent ce que l’on nomme les « invariants » de l’anarchisme, thèmes généraux et récurrents. Nous ne désespérons pas, pourtant, d’être aptes à une réflexion sur le « maintenant et ici ». Plusieurs compagnons s’y essaient...
Pierre Sommermeyer se livre à une réflexion générale sur la brutalité du pouvoir politique et économique actuel qui ne craint pas de briser les outils de la culture et de laisser mourir de soif nos anciens : nous sommes « entrés dans l’irrationnel le plus absolu ».
Bernard Hennequin brosse un tableau de la situation des nouveaux prolétaires que sont les « intermittents » et nous dit le formidable désir d’auto-organisation qui se manifeste en dehors des schémas syndicaux et corporatistes traditionnels.
Laurent Boy, à partir de « ces improductifs [qui] bousculent les schèmes de pensée des gouvernements et brouillent la lisibilité de nos sociétés fondées sur le salariat, le cloisonnement des tâches et des désirs », mène une réflexion plus approfondie sur l’art contemporain.

Sans contradictions

Barthélémy Schwartz, dans une première « transversale », poursuit une réflexion, moins soucieux de polémique que de cohérence, il s’interroge sur les conditions historiques et toujours actuelles de la séparation entre acteurs politiques et artistes : il faut mener de front, et à égalité, dit-il, les deux combats. Ceux qui parlent de la vie quotidienne, de ce qu’il y a de subversif dans l’amour, de positif dans le refus des contraintes sans se référer explicitement à la révolution et aux luttes de classes, ceux-là ont un cadavre dans la bouche.

Sans craindre d’ouvrir nos fenêtres

En deuxième « transversale », René Fugler nous présente un sociologue anarchiste, « qui avait presque tout prévu », capable de raviver l’analyse libertaire « des dynamismes sociaux contraires aux appareils, des résistances diffuses ou ‘‘effervescentes’’ aux dominations ». Avec un handicap : Ellul était chrétien.

Et, comme à l’habitude, un certain nombre de comptes rendus de lecture sont proposés à nos lecteurs.


André Bernard


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