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René Fugler
Pouvoirs et puissances dans les mondes d’Ursula Le Guin
Article mis en ligne le 7 juillet 2008

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De l’oeuvre foisonnante, en constante évolution, d’Ursula Le
Guin, les lecteurs qui ne sont pas particulièrement attirés par la
littérature de l’imaginaire ont retenu surtout un roman, Les
Dépossédés1. Pour intéressante et riche d’idées qu’elle soit, cette histoire d’un
savant poursuivant ses recherches envers et contre tout dans une société
anarchiste en train de se scléroser dans son isolement volontaire n’est peutêtre
pas l’entrée la plus facile dans un univers qui offre beaucoup d’autres
attraits. Et qui, dans la variété des récits qui nous font traverser les sociétés
les plus surprenantes, met toujours en jeu l’affrontement d’individus en
quête de liberté avec des pouvoirs avides de s’accroître quitte à basculer un
monde entier dans le chaos. Mais cela n’aurait pas de sens de lire Le Guin à
la recherche de théories politiques : la motivation est d’abord dans le plaisir
de la lecture, dans l’attrait des histoires racontées. Si on y trouve matière à
réflexion – il y a matière à réflexion – c’est chemin faisant, dans une belle
entreprise de « décolonisation de l’imagination » et d’ouverture à la
différence.

Ce plaisir de la lecture doit beaucoup au fait qu’Ursula Le Guin est un
véritable écrivain2, même si elle a choisi de s’exprimer dans des genres
qu’elle-même considère parfois comme mineurs, la science-fiction en
particulier. Elle mène des intrigues qui tiennent en haleine dans une langue
économe et claire. Son goût du détail dans la description des environnements
sociaux ou naturels s’en tient au plus significatif. La construction de ses traditionnelle, est très concertée dans ses
changements de perspective entre
personnages et dans ses ruptures
chronologiques. Une fine sensibilité
colore discrètement les relations qu’elle
tisse entre ses personnages et tout autant
ses évocations de la nature, qui restent
toujours liées à la tonalité du récit ou aux
péripéties de l’intrigue.
histoires du futur
Les Dépossédés (1974) est le roman qui
ouvre ce qu’on appelle le « cycle de
Hain », la grande saga de science-fiction
d’Ursula Le Guin. Cette « utopie
ambiguë » – selon les termes de l’auteure
– en constitue même le premier épisode,
selon la chronologie interne du cycle,
même si, dans l’ordre des publications,
quatre romans et des nouvelles ont déjà
raconté des épisodes ultérieurs. Selon la
chronologie proposée par Gérard Klein
d’après une étude américaine, les
Dépossédés se situeraient ainsi vers l’an
2300, alors qu’un roman précédent, la
Main gauche de la nuit (1969) nous
amenait déjà vers 48703. Une autre
tentative de chronologie, cependant, ne
sépare les deux histoires que de quatorze
siècles4. Ursula Le Guin elle-même
s’amuse de ces tentatives de mise en
ordre : le fil chronologique du cycle, ditelle,
« ressemble à ce qu’un chaton retire
du panier à tricot, et son histoire est
surtout constituée de trous »5.

C’est que son œuvre se développe de
manière… anarchique, acentrique selon
Gérard Klein. Il lui arrive de partir d’une
nouvelle pour développer un thème en
roman, de compléter un roman par des
nouvelles qui suivent ou précèdent son
récit dans le temps. Avec parfois des
discordances, ou même une « réécriture »
de son Histoire-fiction comme on le
verra pour le cycle de Terremer, en
fonction de l’évolution de ses idées. Ce
qui ne gâte en rien le plaisir du lecteur
scrupuleux ou passionné, heureux de
retrouver ses personnages ou ses
mondes dans un « réseau » qui s’amplifie
sans cesse, et de découvrir de nouveaux
éclairages, d’autres harmoniques de ses
thèmes.

Ainsi, dans les Dépossédés, on verra le
physicien Shevek inventer un instrument
de haute technologie, fort utile dans des
épisodes publiés plus tôt : « l’ansible » qui
permet la communication instantanée
entre systèmes stellaires. C’est lui qui
rendra possible par la suite la création de la Ligue de tous les mondes, dont les
Dépossédés ne présentent encore que
l’ébauche : l’échange d’ambassades entre
la Terre, épuisée et surpeuplée, la luxuriante
planète Urras – que les dissidents
anarchistes ont quittée pour sa « jumelle »
désertique Anarres – et Hain, qui fut il y
a très longtemps le berceau de l’humanité.
La Ligue s’étendra à d’autres
mondes avant de se disloquer dans les
conflits internes et sous les agressions
d’un ennemi extérieur.

La planète Hain, qu’aucune histoire
ne nous a décrite jusqu’à présent,
n’intervient dans les romans que par ses
envoyés ou représentants. Son rôle n’en
est pas moins essentiel. Au cours de plus
d’un million d’années, elle a essaimé sur
un grand nombre de mondes plus ou
moins habitables. Dans sa démesure, elle
s’est livrée à des expériences biologiques
et sociologiques qui ont multiplié les
espèces humaines et les civilisations. Elle
a commis des abominations dont on ne
nous dit pas grand-chose. Sauf que
l’expérience et le remords l’ont conduite
à une forme de sagesse qui l’amène à
tenter d’établir dans l’univers la paix et
l’équilibre, sans recours à la force. Après
la dissolution de la Ligue, Hain va être
l’initiatrice d’une nouvelle forme
d’alliance, l’Ekumen, dont les interventions,
directes ou par influence, se
manifestent dans la suite du cycle.

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