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Claudio Albertani
La rébellion zapatiste au fil du temps
Article mis en ligne le 7 juillet 2008

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Il y a bien des années de cela, Antonin Artaud partit pour la
Sierra Tarahumara à la recherche de l’Eden. « Nous attendons du
Mexique une nouvelle conception de la Révolution, écrivait-il, et
une nouvelle conception de l’Homme qui servira à alimenter de sa vie
magique la dernière forme d’humanisme. » Avide d’absolu, l’esprit
ravagé par la tourmente de ses rêves exaltés, Artaud ne parvint pas à
étancher sa soif, et pourtant ces mots n’étaient pas vraiment absurdes.
Terre de profonds contrastes, creuset de peuples, de races et d’injustices
ancestrales, le Mexique est un monde qui abrite tout à la fois les formes
de capitalisme les plus élaborées, une pauvreté scandaleuse et la
résistance des civilisations centraméricaines qui se refusent à mourir. Et
c’est précisément du Mexique que, dans les dernières années du
XXe siècle, nous parvint un appel qui n’avait rien de mystique à chercher
sur des cartes restant à dessiner les chemins qui mènent à ce grand
territoire imaginaire qui s’appelle l’avenir.

Le 1er janvier 1994, alors que les cercles de la haute finance fêtaient
l’entrée en vigueur de l’Accord nord-américain de libre-échange
(ALENA), la méga-machine capitaliste allait au-devant de l’un des
obstacles placés périodiquement sur sa route par le traditionnel,
l’inamovible, le fastidieux facteur humain. Organisés par l’Armée
zapatiste de libération nationale (EZLN), des milliers d’indigènes
mayas, hommes et femmes, le visage masqué par un passe-montagne,
armés parfois seulement de fusils de bois, « arrivèrent comme le vent »
dans sept communes du Chiapas.
Marginalisés de l’univers brillant de la consommation, ignorés des
statistiques, refoulés de la conscience nationale qui veut ne voir en eux que des vestiges archéologiques, les
Mayas s’étaient soulevés pour dire :
assez ! Assez de la misère, assez des
discriminations, assez des injustices,
assez du silence.
Bien que le gouvernement mexicain se
soit empressé de déclarer qu’il s’agissait
tout au plus d’une révolte d’indigènes
« monolingues » ne touchant que
« quelques régions de montagne », dans
la succession rapide des événements, les
hommes et les femmes de maïs
devinrent le miroir du Mexique et du
monde, le noyau d’un projet de démocratie
radicale qu’ils ne tardèrent pas à
qualifier, avec ce mélange à parts égales
d’ironie et d’esprit visionnaire dont ils
étaient armés, d’« intergalactique ».
Malgré les revendications ethniques
avancées, il ne s’agissait en effet pas
d’une guérilla traditionnelle, ni d’un
mouvement nationaliste, ni même d’une
réédition des guerres indiennes du siècle
précédent. Pas d’apparitions de rédempteurs
ni de vierges miraculeuses dans ce
mouvement. Pas de haine non plus.
Rarement un mouvement révolutionnaire
était apparu de façon aussi
inattendue : aucun service secret ne
s’était imaginé que quelque chose de
radicalement nouveau pouvait naître au
lendemain de la fin annoncée de
l’histoire et de ses funérailles expéditives.
Rarement un mouvement révolutionnaire
s’était montré aussi nettement
conscient, dès le premier instant, de la
nécessité de communiquer, de se faire
entendre et, plus encore, de se faire
comprendre.

Par choix conscient, les zapatistes
proposaient d’eux-mêmes de nombreuses
et limpides définitions par la
négative : nous ne sommes pas un parti,
pas une guérilla, pas non plus une armée
traditionnelle. De plus, ils rejetaient
ouvertement le projet révolutionnaire qui
avait dominé le siècle : la prise du pouvoir d’Etat et son contrôle par une élite de
révolutionnaires. Les zapatistes partaient
d’autres valeurs : la communauté, la vie
quotidienne, l’autonomie, la nécessité de
refonder la politique, une action riche de
paradoxes laissant s’exprimer la force des
faibles face aux puissants et la possibilité
de construire un avenir différent pour
tous.

Apparue après la chute du bloc
soviétique, à l’apogée du néolibéralisme,
la rébellion zapatiste annonçait le début
d’une nouvelle ère de conflits sociaux.
Des circonstances particulières avaient
poussé les rebelles à s’écarter des voies
du passé : la fin de la guerre froide, la
mondialisation, la proximité des Etats-
Unis et tout à la fois de l’Amérique
centrale, où les récentes expériences
insurrectionnelles avaient laissé de
nombreuses plaies ouvertes.
Les insurgés mexicains prenaient les
armes non pour imposer un nouveau
pouvoir, non pour exercer la violence
amère des perdants, mais pour interpeller
et demander qu’on les écoute, pour raconter à tous les peuples
l’absurdité de leur condition d’hommes
et de femmes auxquels on impose de
mettre sans délai la table pour le banquet
de la modernité, tout en leur interdisant
de toucher aux plats.

Si dans un premier temps les hommes
« armés de vérité et de feu » jetèrent la
pagaille dans la douzième économie
mondiale, une économie dont la Banque
mondiale et le Fonds monétaire
international faisaient une fleur à la
boutonnière, ils devinrent bien vite la
manifestation d’une nouvelle sensibilité,
la référence non pas des nostalgiques du
passé, mais bien des nostalgiques du
futur.

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