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Thomas Feixa
Haro sur la Révolution ! ou les errements révisionnistes de la pensée libérale.
Article mis en ligne le 7 juillet 2008

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« Fragile civilisation »

À la mort de son « petit camarade » Jean-Paul Sartre, R.Aron lâchait cette petite phrase
remise au goût du jour il y a peu, anniversaire oblige1 : « Pourquoi est-ce que tu
t’intéresses à la politique, [disait Sartre] […], si tu ne crois pas à la Révolution, si tu
consens à cette société dont tu ne méconnais pas les turpitudes ? J’ai peut-être
remplacé ce dernier mot par un terme plus modéré, mais le mot importe peu. J’étais
probablement marqué par une formule qu’Alain aimait à citer : la civilisation est une
mince pellicule qu’un choc suffit à déchirer ; et la barbarie surgit à travers la déchirure. La
Révolution, comme la guerre, risque de déchirer la pellicule de civilisation, lentement formée
au long des siècles [je souligne.T.F.] » 2

La trajectoire inaugurée ici par R. Aron est aujourd’hui usée jusqu’à la corde. Elle
est l’arme désuète, archaïque mais terriblement efficace, de tout modernisateur libéral
qui se respecte dès lors qu’il s’agit de congédier la question de l’émancipation. Ainsi,
de Sartre glisse-t-on grossièrement à la Révolution, des aventures effectivement
staliniennes3 de ce « bag of wind » comme le surnommait G. Orwell, aboutit-on à la
barbarie que libérerait la déchirure révolutionnaire quand elle ne lui serait pas tout
bonnement congénitale. Que la plupart des brèches ouvertes à même cette frêle pellicule qu’est la « civilisation » – entendons :
l’Ordre vainqueur, non totalitaire,
mais désespérément oligarchique – aient
consisté en l’ouvrage même de ce que C.
Lefort appelle la « Révolution démocratique
 », voilà ce qu’il conviendra de
taire délibérément. Certes, on pourra
reconnaître très discrètement que « la
démocratie que nous connaissons s’est
instituée par des voies sauvages, sous
l’effet de revendications qui se sont
avérées immaîtrisables » 4, immaîtrisables
pour le pouvoir et la totalité des
formations partidaires qui le briguent,
ajouterions-nous volontiers. Le démocrate
autoproclamé M. Gauchet5, tout en
exécrant ces « voies sauvages » de la
démocratie, y sera bon an mal an
contraint : « Il n’est pas faux que des
mouvements de ce genre [mouvements
protestataires spontanés mêlés de “radicalité
irresponsable”, dopés au “culte de
la rupture”] ont pu avoir de grands effets de
transformation sociale [je souligne.T.F.] »6.

On substituera néanmoins volontiers
à cette vision tumultueuse, insurgeante
des choses politiques et de la démocratie
en particulier, le sage schéma de la Révolution
contre la Civilisation : Révolution
barbare, choc violent, aveugle, terrorisant,
massif et soudain contre civilisation frêle,
fragile, lentement constituée, progressivement
constituée. Des générations
d’écoliers en Droit pourront décliner dès « Petit moineau, patiemment tu construis
ton nid douillet, gentiment tu y déposes
ton duvet et voilà que la bête immonde,
l’aigle révolutionnaire s’apprête à piller
ton modeste ouvrage. »

Au-delà du phénomène révolutionnaire
que l’on fait voisiner systématiquement
avec le Goulag, la petite formule
d’Alain que Aron reconduit comme telle
semble témoigner d’un déni pur et
simple de la question de la division
sociale, c’est-à-dire de celle de la conflictualité,
la desunione dans les termes de
Machiavel. Se situer du côté de la
civilisation signifierait en effet maîtriser
la division sociale, domestiquer sinon
contrôler la menace d’éclatement du
social dont elle est porteuse, conjurer les
élans sauvages ou les effractions barbaroprolétariennes7
qu’elle induit inévitablement.

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