Conflictualités et politique

Monique Boireau-Rouillé
dimanche 6 juillet 2008
par  *
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L’une des dernières modes de la théorie politique en France consiste à critiquer l’État et à faire l’apologie de la société civile. Il ne faut bien sûr rien voir de libertaire dans cette posture, mais plutôt, comme le signalait Ch. Mouffe, une offensive du conservatisme néolibéral pour ruiner les conquêtes démocratiques effectuées par les luttes1. Mais derrière cette apologie de la société civile, ce qui est en jeu c’est une modification radicale de la conception du politique, telle que la démocratie républicaine et sociale avait fini par l’aménager. En effet, l’individualisme « possessif » et atomiste, fondateur du libéralisme, avait été amendé par le droit social d’une part, et d’autre part, une conception républicaine de la participation politique et de la citoyenneté avait démocratisé la visée libérale d’une politique réduite à la garantie des droits.

Ce socle démo-républicain-social (qu’avec une provocation réjouissante, E. Balibar ou R. Castel appellent « l’État national-social ») est battu en brèche, depuis une vingtaine d’années, à plusieurs niveaux : par une réduction du politique au juridique2, et par une dénonciation de « l’individualisme égalitariste » qui minerait nos sociétés, l’accusée étant alors « l’illimitation démocratique ». Ce qui est en jeu dans ce mouvement, c’est l’imposition d’une nouvelle définition « légitime » du politique, définition d’où le conflit soit exclu, pour arriver à une secondarisation tendant à la suppression du politique. Ce mouvement d’élision du politique est tout à fait préoccupant, car le politique constitue une dimension inhérente aux sociétés, et dans son oubli ou son refoulement actuels, c’est la supposée rationalité et naturalité de l’économique qui s’installe, comme garant de l’ordre social.

Or cette nouvelle conception du politique amorcée depuis une vingtaine d’années – à la faveur du regain d’intérêt pour un néolibéralisme qui confie au marché l’autorégulation de la société – s’est fortement accentuée. Elle marque une inflexion notable par rapport à la doxa libérale construite depuis le XIXe siècle, où l’ordre libéral, qui se prétend contre l’État, avait trouvé un compromis dans l’idéologie et la pratique républicaines, pour créer les conditions juridico-politiques et sociales qui permettaient à la société de « tenir ensemble » malgré l’effet centrifuge du marché. Mais aujourd’hui il s’est construit une série d‘équivalences : État = bureaucratie = politique, qui tend maintenant à ressusciter le mythe de la société autorégulée par le marché et, mieux, à expulser le politique. La séparation de l’État et de la société civile est poussée jusqu’à l’imposture qui consiste à tenter de faire croire que la société « tient toute seule », que la société civile est autonome, s’autorégule. On assiste donc à une dénégation du conflit et de son substrat : les inégalités sociales. Certes, la théorie libérale a toujours eu tendance à occulter les contradictions contenues dans le terme de société civile, qui, pour s’opposer à l’État, n’en est pas moins la société de l’espace public, politique donc, puisque reposant sur la souveraineté populaire, mais aujourd’hui, la tendance est à la réduction de la société civile à un espace géré par le droit.

Pour prendre la mesure des changements récents, il faut repartir de la définition même du politique. L’expérience totalitaire du XXe siècle et le renouveau qu’elle a engendré en matière de philosophie politique avaient conduit à réévaluer la place du politique dans la modernité, mais deux conceptions de l’articulation politique/société totalitaire se présentaient. Pour les libéraux, c’est dans l’excès de politique, le contrôle du politique sur la société, l’envahissement de la société par l’État que réside le caractère du totalitarisme, et ce qu’il convient alors pour en sortir, c’est de se libérer, de se délivrer de la politique. On retrouve là bien sûr les injonctions d’un B. Constant.

D’autres analyses effectuées dans le sillage de H. Arendt, C. Lefort ou de l’école de Francfort, et singulièrement par M. Abensour3, voyaient au contraire, dans le rejet du politique, dans l’expulsion du politique de la société, et non dans son envahissement, la nature profonde du phénomène totalitaire. Il s’agissait donc, dans cette perspective, de restaurer le politique dénié par le totalitarisme.

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