Un bateau ivre...

samedi 17 novembre 2007
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« Lorsque la philosophie du droit sera convenablement comprise, on trouvera sans doute la véritable clé de son inspiration et de son histoire, non, comme quelques hommes l’ont imaginé naïvement, dans le désir d’assurer le bonheur de l’humanité, mais dans le pacte vénal par lequel les tyrans de rang supérieur ont gagné les faveurs et l’alliance de leurs inférieurs. »

William Godwin, Enquête sur la justice politique, Livre VII, chapitre 5.

Anarchie et Démocratie sont en bateau. Démocratie tombe à l’eau... Que faire ? D’ailleurs, était-ce d’ailleurs le même bateau, sans qu’elles le sachent, fabriqué avec les mêmes matériaux-principes, ou deux bateaux différents qu’elles croyaient être le même ? Il se serait alors agi d’un cas de « mésentente », selon l’expression de Jacques Rancière, situation dans laquelle deux interlocuteurs croient parler de la même chose, alors qu’ils parlent de deux choses différentes, ou croient qu’ils parlent de deux choses différentes, alors qu’ils parlent de la même chose, ce qui pourrait aussi être le cas. Laquelle des deux situations ? Je ne me prononcerai pas et, peut-être, d’ailleurs, s’agit-il d’un étrange mixte des deux.

Un grand nombre de passagers avaient été embarqués, depuis longtemps déjà, au point qu’ils avaient oublié qu’un autre destin aurait été possible. Démocratie leur avait laissé entendre qu’il s’agissait de leur bateau, mais que pour des raisons de maturité, il valait mieux qu’elle se charge de la destination, de la route à suivre et du mécanisme. À l’aide d’un porte-voix puissant, elle leur avait expliqué que leur présence était indispensable et qu’elle leur permettrait d’obtenir reconnaissance et bonheur. Mais, une fois embarqués, on leur avait d’abord murmuré, puis dit explicitement que, finalement, on n’avait rien à leur proposer d’autre que d’être là, de ramer et de sourire béatement, puisque, sommes toutes, on ne savait pas trop quoi faire d’eux, mais qu’on tâcherait de leur trouver une petite place, à condition qu’ils ne la ramènent pas trop avec des questions ou des initiatives intempestives. Pendant ce temps, Anarchie, de sa petite voix, essayait de leur dire qu’ils étaient en train de se faire avoir, et que le choix de la destination leur appartenait à eux seuls, ainsi que celui du chemin à suivre, étant entendu d’ailleurs qu’on supposait que, grosso modo, ils seraient tous d’accord et que s’ils ne l’étaient pas, on leur demandait de trouver un accord. Mais son message était brouillé par la puissance du porte-voix démocratique auquel se mêlait d’ailleurs d’étranges messages où il était question de profit et d’autres termes de ce genre. Les passagers n’y comprenaient rien et finirent par s’agiter de telle sorte que Démocratie, lestée de tous ses messages contradictoires finit par tomber à l’eau. Parmi les passagers, quelques ténors finirent par en convaincre un certain nombre qu’il valait mieux revenir à leur condition antérieure de galériens, moyennant quoi, ils se faisaient fort de les conduire au Paradis. D’autres préférèrent quitter le bateau et gagner à la nage des objectifs plus proches de leurs intérêts immédiats supposés. Bref, le bateau tanguait de plus en plus, était sur le point de chavirer, tandis qu’Anarchie s’époumonait toujours avec sa petite voix. Que pouvait-elle ou devait-elle faire ?
Ou alors... (Autre version d’une aventure complexe).

Pour la commodité de l’exposé, nous ferons débuter cette histoire au xviiie siècle. Bien sûr, comme tous les débuts d’histoire, celui-ci est arbitraire, et l’on sait bien que, de tout temps, il y avait eu des vaisseaux semblables, des équipages analogues, et peut-être même s’agissait-il du même vaisseau. Mais considérons que c’est alors que les choses ont commencé à se distinguer plus clairement, ne serait-ce que parce que c’est alors qu’elles ont commencé à se théoriser sous cette forme.
Pour ce qu’on en sait, c’était auparavant apparemment bien plus simple. Chaque chef avait son bateau et le dirigeait à sa guise sous l’œil bienveillant ou réprobateur (et tout dépendait de la version qu’en donnait celui qui prétendait avoir l’exclusivité de ce regard) d’un
Dieu tout-puissant. Du moins, c’est ainsi qu’on disait que les choses se passaient, parce que, dans la réalité, ce n’était pas toujours aussi simple ni aussi clair. Dans la réalité, de la part de ceux qui dirigeaient le bateau aussi bien que de la part des galériens qui se jetaient, volontairement ou non, à l’eau, il se passait parfois de drôles de choses. Parmi ces derniers, certains prétendaient même que le Dieu en question n’existait pas ou qu’il n’avait jamais ordonné des choses semblables. Pour en décider, on se référait à de vieilles écritures, mais ceci n’éclairait pas le débat, car ces écritures étaient complexes et anciennes, et on pouvait les lire de façons absolument contradictoires.

Revenons donc à notre xviiie siècle, qu’on avait désigné comme celui des Lumières parce qu’on y affirmait qu’il n’y en avait pas qu’une seule, de lumière, celle du Dieu en question, mais aussi celle que donnait la Raison, et dont il nous fallait apprendre le sens, peu à peu. Seulement, à propos de ce peu à peu, certains prétendaient qu’il était, par nature, plus rapide chez certains que chez d’autres, et qu’il appartenait aux « avant-gardes » ainsi définies de montrer la voie aux autres et, pourquoi pas, s’ils ne voulaient pas comprendre assez rapidement, de les exterminer. Et il leur paraissait logique, et même de leur devoir, de prendre le commandement.

« Fini l’arbitraire », disaient-ils, finie la souveraineté d’un seul, nous commandons au nom de tous, pour le bien de tous, au nom d’une raison universelle dont nous sommes les premiers à percevoir les desseins. Foucault dirait plus tard qu’on passait alors de la souveraineté à la discipline.

Sous l’apparente simplicité, un certain nombre de problèmes affleuraient donc.

D’abord, c’est qui, ou c’est quoi le peuple ? Le souverain dira-t-on. Mais le fait est que, identifié au peuple, il n’a pas d’existence concrète, hormis peut-être à certaines périodes d’ébullition. Un certain Jean-Jacques affirmait qu’il existait bel et bien et que c’étaient les individus qui, eux disparaissaient à son profit, se fondant dans le peuple. Le peuple souverain remplaçait l’ancien souverain de droit divin, avec cette circonstance aggravante qu’il était à la fois le Dieu et le légat de Dieu, sans qu’on sache très bien ce qui le constituait. Le Dieu, c’était le Peuple (un peu plus tard prenant conscience de la contradiction qu’il y avait à concentrer dans le même concept la divinité et sa représentation, on inventerait l’Être suprême, mais cette entité n’eut pas un grand succès).

En son sein, les individus qui l’avaient constitué n’existaient plus ; un seul corps, et peut-être une seule
âme s’exprimaient désormais d’une seule voix. Ce qui supposait évidemment que l’on fasse taire ou que l’on supprime ceux dont la voix ne s’accordait pas à celle de la communauté. Et puisque les humains étaient plus ou moins aptes à entendre, comprendre et à se fondre dans cette voix, seule une minorité disposait des compétences nécessaires pour en saisir le véritable sens, puisqu’il fallait bien constater qu’elle s’exprimait de manières multiples, et parfois disharmonieuses.

D’autres, dont William Godwin répondaient que tout ça, c’était du baratin, que seuls les individus concrets avaient une existence réelle et méritaient notre intérêt et notre considération. Le peuple, affirmait-il, n’était rien d’autre qu’un concept, et au nom de ce concept on risquait de faire avaler toutes les couleuvres aux individus, voire de les éliminer. La suite devait lui donner raison, au moins sur ce point. Il pensait aussi que cet ensemble d’individus ne constituait pas une masse informe, mais que quelque chose les unissait, non dans un concept ou dans une abstraction, mais dans un processus en perpétuel devenir qu’il identifiait au progrès, sous les auspices d’une raison qui n’était pas, pour lui, un donné, mais un moteur.

Car un autre problème se posait, celui du progrès. C’est bien beau de se saisir d’un vaisseau et de le diriger, mais on va où comme ça ? Certes, tout le monde est d’accord pour dire qu’il s’agit là de progrès. Mais le sens donné à ce mot diffère des uns aux autres.
Le progrès, en effet, cela peut consister à suivre la nature puisque celle-ci animée par une sorte de loi de changement perpétuel, de vie, ne peut aller que vers un élargissement, un plus.

Mais cela peut vouloir dire au contraire, s’opposer à la nature si l’on considère que celle-ci est un élément de pesanteur qu’il convient donc de forcer. Cette ambiguïté peut se retrouver au sein même d’une seule personne, et c’est le cas par exemple de Diderot. Elle ne devait se révéler dans toute son ampleur que deux siècles plus tard. Mais déjà alors, puisqu’on donnait au même mot de progrès des sens diamétralement opposés, il s’agit d’un exemple de mésentente.

Autre mésentente, celle qui concerne le sens du mot justice. Celle-ci est-elle immanente, établie de toute éternité par une instance supérieure, qu’on ne peut atteindre ? Est-elle, elle-même cette instance immanente ? Ou bien s’agit-il d’un contrat, ou d’un accord établi par les membres d’une société donnée, à un moment donné, en fonction de circonstances données, et donc révisable à tout instant ? Doit-elle concerner seulement les relations d’individus considérés dans leur abstraction, comme égaux en droit, l’inégalité dans la répartition des richesses n’ayant alors rien à voir avec cette inégalité de droit ? Certains même, comme par hasard dans leur majorité ceux qui justement les possédaient, ces richesses, pensaient ou disaient que ces inégalités étaient profitables à tous. D’autres considéraient au contraire qu’une répartition égale des richesses était seule susceptible de donner un sens à cette égalité de droit qui sans cela ne pouvait que demeurer une incantation religieuse et une manipulation.

Bref, les choses étaient complexes. Rien d’étonnant à ceci puisque la réalité est par nature complexe.

Mais d’un autre côté, la simplicité est bien attirante. D’abord, c’est plus rapide, et, en tout cas dans nos cultures occidentales, on avait pris l’habitude de penser, s’agissant des affaires publiques, qu’il fallait faire vite.

Donc, les partisans de la République (identifiée ici un peu rapidement, pour
la clarté de l’exposé, à la démocratie)
présentaient des idées simples, des problèmes simples, qu’on pouvait simplement résoudre, en particulier par des lois. Leurs voix portaient donc bien mieux que celles des partisans de ceux que nous appellerons les anarchistes. Les appelant ainsi, nous avons conscience de commettre un certain abus de langage, puisqu’il faudrait attendre près d’un siècle pour qu’un mouvement se réclame explicitement de l’anarchisme. Et il faut dire aussi qu’elles étaient quelque peu discordantes, entre, par exemple, les enragés, partisans de la démocratie directe, et Godwin, prônant avant tout, comme moteur d’amélioration, la discussion. D’autant plus discordantes qu’elles émanaient de personnes qui n’avaient entre elles aucun contact et se trouvaient peut-être dans des recoins du bateau, éloignés les uns des autres (lequel bateau a été un peu perdu de vue, mais nous y reviendrons). Il se trouve par ailleurs que ceux qui avaient les idées claires étaient ceux qui possédaient les richesse, qu’ils tenaient à conserver, voire à augmenter, ce qui contribuait grandement à leur conception du pouvoir et de la justice.

Tant bien que mal, voici donc le bateau qui vogue, tout au long des xixe et xxe siècles. Bien ou mal, ça dépend de quel côté on se situe...
Ceux qui dirigent la navigation sont plutôt satisfaits. Ils ont réussi à convaincre la majorité des rameurs qu’ils participaient volontairement à une grande œuvre commune et qu’il convenait de charger l’embarcation de richesses de plus en plus lourdes, dont l’utilité n’était cependant pas toujours perceptible. Peu à peu, la conviction s’affirmait que cette richesse, jointe au pouvoir, était une
composante indispensable à l’existence.

Cependant, le bateau étant de plus en plus chargé, il devenait problématique que tous les embarqués y trouvent place, d’autant que leur nombre allait croissant, parce que la richesse voyante attirait ceux qui jusque-là se seraient contentés de la vie. En raison de la surcharge, il advint qu’un nombre croissant de rameurs passagers se trouvèrent expulsés du bateau. Souvent, cela pouvait passer pour un accident. Un homme à la mer ! Mais il n’est pas douteux que, dans la plupart des cas, il s’agissait de ceux qui, plus faibles, moins dégourdis, ou simplement moins vifs à comprendre la règle du jeu, étaient plus facilement bousculés. Ce n’est sans doute pas non plus un hasard si les secours manquaient singulièrement de conviction, juste assez voyants pour qu’on ne puisse suspecter les plus ardents des rameurs, et moins encore les capitaines, d’être indifférents à leur sort. En vérité, la majorité s’était laissé convaincre qu’il ne fallait pas trop se casser la tête, d’autant que d’autres, plus intelligents qu’eux, avaient réfléchi à ce qui était bon et à ce qui était mauvais pour le bateau, et que, de toute façon, les choses ayant toujours été ainsi, il était tout à fait déraisonnable qu’il puisse en être jamais autrement. Ils s’aveuglaient ainsi presque consciemment sur le fait qu’ils risquaient d’être les prochaines victimes et croyaient conjurer ce qu’ils croyaient un destin en devenant eux-mêmes plus forts (et cette force renforçait de plus en plus celle des capitaines) et plus serviles. Bien sûr, ceux qui se trouvaient ainsi jetés par-dessus bord, c’étaient d’abord les rouspéteurs, c’est-à-dire ceux qui s’interrogeaient sur l’inéluctabilité d’un tel destin, auxquels s’ajoutaient ceux qui pouvaient être considérés comme inutiles, superflus, parce qu’insuffisamment productifs.
Les naufragés se débrouillaient comme ils pouvaient. Beaucoup se noyaient, d’autres erraient dans les marécages, s’accrochant tant bien que mal aux branchages, d’autres enfin, les plus résistants, confectionnaient des bateaux pirates qui, le plus souvent, fonctionnaient assez rapidement sur des principes de navigation analogues à ceux du vaisseau principal avec lequel, en sous-main, d’étranges trafics se menaient parfois, ce qui ne les empêchait pas de mener, d’autres fois, des razzias qui terrifiaient ceux qui étaient restés sur le vaisseau principal et resserraient leurs rangs autour des chefs supposés détenteurs du savoir.

Et Anarchie ? Il faut bien reconnaître qu’elle était généralement restée sur le vaisseau principal. Certes, elle continuait à donner de la voix, elle hurlait même parfois, tentait de secourir les naufragés, criait que tout ceci n’avait aucun sens, dénonçait les prétentions des capitaines
à détenir la vérité et la sagesse. Elle exhortait les galériens à réfléchir, les prévenait que leur sort prochain était celui des naufragés, mais sa voix se perdait au milieu du tumulte ou était couverte par les puissants porte-voix des capitaines. Anarchie-bis s’était jetée à l’eau avec les naufragés. Elle les avait encouragés à s’unir contre la tyrannie du vaisseau principal, leur disant qu’il serait alors possible de couler celui-ci et d’en construire un autre, sur lequel régneraient enfin la liberté et la justice. Mais, épuisée par ses efforts, elle même avait coulé, partageant ainsi jusqu’au bout le sort des déshérités auxquels elle avait uni son sort. Anarchie-ter avait tenté de bâtir des vaisseaux pirates d’un autre type, en Ukraine, en Espagne ou ailleurs, qu’elle voulait gouvernés autrement et sur lesquels régneraient enfin justice et liberté. Mais ces vaisseaux pirates avaient subi de multiples attaques, ouvertes ou sournoises, parties du vaisseau principal. Ceux qui s’y étaient embarqués demeuraient par ailleurs imprégnés des principes par lesquels ils avaient été formés, à bord du vaisseau principal. Et, à la fin, ces bateaux marginaux avaient fini par couler.

Il ne restait donc qu’Anarchie-
principale, à bord du vaisseau lourdement chargé de richesses inutiles et lesté des individus superflus. Elle persistait à s’époumoner à dénoncer ce fonctionnement aberrant, mais sa voix multiple était couverte par celles des idées simples et de la résignation. On peut d’ailleurs se demander pourquoi elle-même n’avait pas été jetée par-dessus bord. Cela pouvait être dû, certes, à son opiniâtreté. Mais on pouvait aussi imaginer que les capitaines pouvaient la citer en exemple lorsque quelques voix se risquaient à protester au nom de la démocratie même, et que certains des cris qu’elle poussait dénonçaient des abus criants et visibles qu’on pouvait aisément corriger, évitant ainsi des protestations qui auraient mis en danger le commandement. Et puis, il faut bien reconnaître qu’elle avait parfois de bonnes idées qui permettaient aux capitaines de s’adapter et de donner à l’ensemble une allure novatrice.

Or, il advint ceci : un jour que Démocratie s’époumonait dans un discours que plus personne n’écoutait, mais dans lequel revenaient les termes de « droits de l’homme, égalité, justice, etc. », un coup de vent un peu plus fort, ou peut-être le déplacement imprévu d’une partie du chargement la bouscula et, à mesure que ses oripeaux majestueux s’envolaient aux quatre vents, on découvrit qu’il ne s’agissait que d’un pantin mécaniquement animé et que la voix provenait d’une vieille bande magnétique qui repassait en boucle, et dans laquelle on pouvait reconnaître des
extraits tronqués de phrases d’Aristote, de Kant, voire de Spinoza, prononcés par des voix grandiloquentes, celles de Mme Blandine Kriegel, ou de M. Luc Ferry, par exemple. Personne n’était en mesure de dire depuis quand il en était ainsi. Démocratie avait-elle jamais existé réellement, ou bien avait-elle été elle-même jetée par-dessus bord, pour permettre l’embarquement de richesses, ou bien avait-elle préféré se jeter à l’eau devant ce qu’elle avait compris comme une trahison ? Allez savoir ! Bref, elle n’était plus là, si tant est qu’elle y ait jamais été !
Dès lors, Anarchie ne pouvait plus avoir d’hésitation : elle n’avait plus rien à voir avec ce bateau, sauf à le faire couler, ce dont elle n’avait pas le pouvoir. Elle ressentait sans doute une amertume certaine à l’idée d’avoir été ainsi dupée et de dialoguer, depuis quand, elle ne le savait pas plus que quiconque, avec un pantin et une vieille bande magnétique. Sur le bateau, les galériens n’avaient rien vu. Et quand bien même ils auraient vu, ils auraient continué à ramer, entraînés par le mouvement que leur avait donné ceux qui les commandaient, et abrutis par l’habitude de ne pas penser.

Elle quitta donc le bateau. Surprise par l’eau, elle ne reconnaissait pas les corps qu’elle heurtait parfois. Il lui faudrait s’habituer à rencontrer des regards différents de ceux auxquels elle s’était accoutumée. Lorsqu’elle parvenait à saisir leurs noms, elle reconnaissait parfois ceux qu’elle savait être des amis, artistes, squatters, syndicalistes marginaux, chômeurs inventifs. D’autres paraissaient plus hostiles, mais leurs regards indiquaient parfois une certaine incertitude, et l’on pouvait se dire ou imaginer que certains d’entre eux, s’ils avaient été croisés avant d’avoir pris une route définitive, ou si l’on avait su parler avec eux, auraient aussi pu être des alliés. S’ils se désignaient comme « racailles », on pouvait cependant reconnaître en eux des personnes aux aspirations premières semblables, mais au passé différent des précédentes. Elle vit, proches ou lointains, des bateaux plus récents que le bateau principal, dont on pouvait croire, par conséquent, que leur fonctionnement était moins pervers. Mais, s’en approchant, on entendait des incantations à une divinité qui rappelait de sinistres souvenirs. Les jeunes gens qui étaient montés à bord n’étaient cependant guère différents de ceux dont elle avait rencontré le regard dans les marécages ; mais leurs regards s’étaient durcis et semblaient maintenant figés ; ces vaisseaux se présentaient comme des vaisseaux pirates, mais de ceux-ci non plus il n’y avait pas grand-chose à en attendre, car leur fonctionnement était celui, antérieur à ce que promettait Démocratie, et qui ramenait à la féodalité.
Il lui faudrait donc errer dans les marécages et les terrains vagues, à la rencontre de mains qui se tendraient vers elle et de regards qui ne se détourneraient pas. Pour construire avec tous ceux-ci des abris provisoires et temporaires, des radeaux du même type, des zones autonomes temporaires en somme de types multiples et dans des lieux divers ; sur les lieux de travail, des syndicats d’un autre type, qui ne fonctionnent pas sur le mode du clientélisme, des modes d’habitat et de vie différents, des librairies, des revues, des coopératives de toutes sortes, des relations simplement autres, exemptes le plus possible de domination et de la relation marchande qui lui est liée.

Un jour, peut-être, les galériens abusés se rendraient enfin compte que le bateau sur lequel ils s’étaient embarqués n’était rien d’autre qu’une prison qui courait à sa perte. Ils verraient autour d’eux, au loin, d’autres manières de vivre qui permettraient enfin d’échanger avec leurs semblables. Ils laisseraient le bateau courir à une perte programmée, tentant au mieux de diminuer ou de réparer les dégâts qu’il aurait semés. Il n’y aurait plus de vaisseau unique, ou prétendant à l’unicité, mais de multiples barques joyeuses et des nageurs qui viendraient parfois s’y reposer, pour repartir après vers d’autres aventures. Il y aurait place pour tous. Les conflits et les remous ne disparaîtraient pas, car ils étaient l’essence de la vie. La mort ne disparaîtrait pas non plus, puisqu’elle était étroitement liée à celle-ci, mais la révolte qu’elle susciterait redoublerait l’énergie des semblables. Il y aurait sans doute encore des haines et des crimes, et il faudrait réfléchir ensemble aux moyens de réguler tout cela.
Mais les choses auraient repris leur cours.

Alain Thévenet