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Anarchistes et juifs
par Pierre Sommermeyer

L’étude paraît en plusieurs parties dans "le Monde libertaire" :

1 - L’anarchisme des origines et les juifs
2 - Anarchistes et juifs entre les deux guerres
3 - L’anarchisme en Palestine entre les deux guerres
4 - Le débat chez les anarchistes et leurs amis à propos de la Palestine entre les deux guerres

Article mis en ligne le 13 juillet 2018
dernière modification le 28 novembre 2018

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ANARCHISTES ET JUIFS

Ces articles ont été publiés dans le Monde libertaire.

par Pierre Sommermeyer

1 - L’anarchisme des origines et les juifs

A partir de la fin du XIXe siècle les juifs sont nombreux parmi les militants anarchistes. Cet état de fait va durer jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Ils sont d’ailleurs tout aussi nombreux dans l’ensemble du mouvement révolutionnaire quelle que soit son étiquette. C’est d’autant plus intéressant que l’antijudaïsme est très présent parmi les écrits des théoriciens principaux de ce mouvement.[1] Il se fait jour aussi parmi les militants de base dès les origines comme on peut le voir dans cette citation tirée du bulletin de la Fédération jurassienne de 1872 : Hepner du Volksstaat – un des Juifs de la synagogue de Marx – déclara que les internationaux qui, en Suisse, ne vont pas voter aux élections politiques, sont les alliés du mouchard Schweitzer en Prusse, et que l’abstention du vote conduit directement au bureau de police[2].

Les anarchistes français vont se trouver confrontés, presque dès le début de leur existence, au fait juif. Il s’agit bien entendu de l’Affaire Dreyfus. S’il s’agissait exclusivement d’une question militaire il n’y avait rien à gagner à s’y mêler. Si Dreyfus était accusé de trahison à la fois en raison de ses origines alsaciennes - alors en Allemagne- et de sa confession juive la question se posait. C’est ce que Sébastien Faure expose dans sa brochure intitulée Les anarchistes et l’affaire Dreyfus. Convaincu de l’importance de l’affaire par Bernard Lazare, il rassemble dans ce libelle paru début 1898 tous les arguments qu’il avait développés dans les colonnes du Libertaire auparavant. Refusant de prendre position dans un conflit entre militaires « Comme officier, D. appartenait à cette caste d’individus qui commanderaient le feu contre moi et mes amis demain, si, demain, la révolte s’affirmait hautaine contre l’hypocrite pourriture de l’Autorité » Faure reconnaissait que l’affaire dépassait cette question et ouvrait la voie à l’antisémitisme : « mouvement en qui tous les débris déchus ont placé leurs suprêmes espérances de restauration. / Épaves royalistes, immondices plébiscitaires et napoléoniennes, résidus boulangistes et scories cléricales, toutes les saletés réactionnaires se sont données rendez-vous dans cet égout collecteur ». On connait l’issue de ce mouvement auquel participèrent la plupart des anarchistes.

Simultanément une autre question se posait celles du sionisme. Né à Bâle au mois d’août 1897 en pleine Affaire, il s’agit d’abord d’un plan de réunification nationale juive. Théodore Herzl entrevoit alors la création d’un Etat juif sans se poser la question de savoir si il y a sur place des habitants. . On raconte à ce propos que l’un des plus proches collaborateurs de Herzl s’est un jour précipité sur lui en s’exclamant : « Mais il y a des Arabes en Palestine ! Je ne le savais pas ! [3] »

Rapidement une réponse libertaire se fait jour. Les premiers anarchistes à se poser la question tout à la fois de l’antisémitisme et du sionisme sont les ESRI, (Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes) qui en 1900 publient une brochure portant en titre ces deux mots. Elle s’adresse au Congrès ouvrier révolutionnaire international qui doit se réunir à Paris en septembre de cette année là. Ce congrès sera interdit par le gouvernement du moment. Il devait réunir différentes tendances du mouvement ouvrier dont des anarchistes et des socialistes.

Dans ce contexte, l’Affaire Dreyfus est toujours en cours, il importe de rapporter les termes de cette plaquette qui montre bien la distance parcourue par le sentiment antisémite dans ces milieux. A ce propos les ESRI déclarent  : « il y a dix ans, n’importe quel Congrès socialiste ou anarchiste se serait abstenu de perdre son temps clans une pareille controverse, on se serait contenté de rappeler que le prolétariat poursuit l’affranchissement des hommes sans distinction de sexe, de race ou de nationalité. » Après avoir fait un exposé de l’histoire de l’antisémitisme ils déclarent que ceux qui adoptent cette attitude sont à la recherche d’un responsable de leur ruine, que la chute des classes moyennes a pour conséquence le développement de cette opinion. Ce qui fait dire aux ESRI « Telles sont donc les raisons économiques qui peuvent expliquer l’antisémitisme de certaines classes de la société, toutes nos ennemies d’ailleurs. Allons-nous donc, nous socialistes et anarchistes, crier aussi : "A bas les Juifs ?" » La cause est entendue.

A l’accusation d’être donc « philosémites » ils répondent par une critique, qui se veut radicale, du sionisme. Cela nous semble être la première fois que dans les cercles anarchistes ou même révolutionnaires apparaisse ainsi une analyse de cette idéologie née trois ans auparavant. L’explication semble résider dans la présence au sein de ce groupe de militants juifs comme entre autres Shalom Ansky Rappoport, Marie Goldsmith et son amie Roubanovitch. Les ESRI considèrent qu’ « enlever les prolétaires juifs à la cause révolutionnaire, c’est enlever à cette cause de ses éléments les plus énergiques, les plus intelligents, les plus conscients. »

Quand au projet sioniste leur position est claire : « Nous pensons que le sionisme est sinon une lâcheté, au moins une faiblesse. » A ce moment là les ESRI pensent que certains juifs surestiment les persécutions dont ils sont l’objet. Ils ne peuvent évidemment pas imaginer, qui aurait pu, ce qui allait se passer quelque quarante années plus tard. De façon intéressante ils font la différence entre les juifs, riches propriétaires ou financiers, et ceux qui comme en Russie, où « les petites marchandes de lait ont été expulsées, mais où sont restés tous les gros propriétaires juifs ». Ils veulent aussi mettre en garde ceux qui veulent se réfugier dans cet Orient rêvé. « La Palestine est une terre pauvre, désolée, à peine plus habitable que le désert de Syrie, dont elle est voisine ». Ils ne se disent pas sionistes « parce que l’émigration des juifs diminuerait la masse prolétarienne active ». Ils s’adressent aussi aux militants révolutionnaires. Au cas où s’il arrivait que d’aventure Sion devienne une colonie communiste-anarchiste, eux ne le favoriseraient pas. Ils ajoutent, visionnaires, et nous terminerons en ce qui les concerne par cela que pour survivre cette colonie serait obligée de « jouer le rôle d’intermédiaire entre les pays producteurs. Ce rôle, en effet, qu’on a considéré comme une caractéristique de la race juive ». Tout cela est déclaré en 1900. Il faut remarquer cependant que pas un mot n’est dit sur les habitants de la Palestine.

Quelqu’un pourtant aborde cette question au même moment. il s’agit de Reclus. Trois révolutionnaires russes, socialistes révolutionnaires, Lev Deich (Leon Deutsch), Gurevitch et Axelrod vont se référer à E. Reclus. Gurevitch raconte que le géographe anarchiste les a catégoriquement dissuadés de s’engager pour la colonisation de la Palestine [4]. C’est leur a-t-il dit une région qui n’est pas faite pour la colonisation. Les juifs ne pourraient y vivre qu’en faisant du commerce et en exploitant la population locale. Au lieu d’être un soulagement, il ne s’agirait que de reproduire une existence improductive propre aux juifs. Cela générerait ne que des conflits avec les Arabes. Pourtant, curieusement, Elisée Reclus, dans son monumental ouvrage qu’est l’Homme et la terre (1905) pose cette question : Quant aux Juifs, ne sont-ils pas chez eux, sur le sol que Jéhovah lui-même a donné à leurs ancêtres ? Question curieuse pour celui qui fait profession d’athéisme. Puis, à propos des sionistes voici ce qu’il ajoute : Sur les dix millions de Juifs épars dans le monde, il en est environ deux cent mille, les « Sionistes », qui se sont ligués en une société espérant contre toute espérance que la terre des aïeux leur sera rendue en dépit du sultan, des mahométans et des chrétiens, en dépit même de l’immense majorité de leurs coreligionnaires indifférents ; mais comment la petite Palestine, dont le sol nourrit maigrement aujourd’hui 340 000 habitants, pourra-t-elle recevoir la foule des Juifs revenus de la troisième et si longue captivité. C’est alors qu’interviendra le miracle pour faire affluer vers Jérusalem, la nouvelle Londres, toutes les richesses du monde entier !

Auparavant Reclus était intervenu dans le journal Les droits de l’homme. Cet organe avait été créé en 1898 pour défendre le capitaine Dreyfus. Probablement financé par les défenseurs du capitaine par l’intermédiaire de Bernard Lazare. Dans une enquête réalisée sur l’antisémitisme ce journal s’était adressé à Elisée Reclus. Celui-ci répond que bien qu’il n’ait rien écrit à ce propos jusqu’à présent, même s’il a fait une conférence sur le sujet auparavant, il accepte de répondre « un peu à contre cœur ». Pour lui, quoique ce soit comme tout phénomène social très complexe, il pense qu’en France c’est « un mouvement très superficiel sans causes profondes et sans portée ». Son origine selon Reclus prendrait naissance dans le mécontentement de fonctionnaires ayant été écartés dans la distribution de places au bénéfices de candidats juifs. Pour le géographe anarchistes les juifs sont mieux instruits ce qui explique leur succès. Le projet de ces jaloux est dévoilé par Reclus sans aucune illusion, morts, exil, spoliation. Déjà dit-il « il y eut des meurtres et il y en aura d’autres ». Mais il pense nonobstant que cela n’écartera personne de la question principale « est il juste que des hommes meurent de faim ?  ». il termine sa lettre en disant « Je crois que les prétendues haines de race n’arrêtent plus longtemps la société dans l’accomplissement de sa grande œuvre ».

Dans Juifs et anarchistes[5] Mina Graur rappelle que Moses Hess préconisait, dès 1862, « la création d’un Commonwealth juif en Palestine, dans lequel les juifs auraient pu concrétiser leurs aspirations nationales en donnant vie, en même temps, à une société socialiste » (p. 127). Elle revient surtout sur le débat qui opposa quelques années plus tard, en 1907, Mark Yarblum, un anarchiste juif, à Pierre Kropotkine, sur cette question. Elle précise que Kropotkine, bien qu’hostile au sionisme par conviction politique, lui opposa surtout des arguments géographiques liés « aux inconvénients climatiques du lieu ». Curieusement, il n’est fait aucune référence à l’existence d’une population arabe vivant déjà en Palestine. Ni ici ni ailleurs. Comme si ce problème n’existait pas. Et de fait, à lire Mina Graur, il ne semblait pas exister. Pas plus qu’il n’existait pour Gershom Scholem, à lire Eric Jacobson[6]. Que la présence de cette population – qui n’était en rien responsable des vagues antisémites qui s’abattirent, en Occident, sur la Diaspora – fût, du fait même qu’elle était là, contradictoire avec la créations de colonies juives puis la constitution d’une communauté voie ouverte vers la création d’un Etat, est une donnée qui n’apparaît pas. Seul Reclus avait vu clair.

Il est possible de dire qu’à la veille de la première guerre mondiale pour une bonne partie du mouvement anarchiste la cause est entendue. Le sionisme est une idéologie contraire aux idéaux anarchistes. La grande boucherie va passer par-dessus tout cela. Toute cette réflexion va disparaitre dans les tranchées qui vont avoir pourtant une importance décisive dans les années qui suivirent la fin de la guerre.

Notes :

[1] Cf l’Antisémitisme, une contre révolution .

[2] Le Congrès de La Haye. Bulletin de la Fédération Jurassienne n°17/18 (15 septembre/1er octobre 1872)

[3] https://www.lapaixmaintenant.org/israeliens-et-palestiniens-ou-a-t

[4] Cosmopolitism, antisemitism and populism. Erich haberer in Pogroms : anti-jewish violence in modern russian history Cambridge university 1992

[5] JUIFS ET ANARCHISTES Paris, Éditions de l’Éclat, « Bibliothèque des Fondations », 2008, 224 p.

[6] GERSHOM SCHOLEM, entre anarchisme et tradition juive Consulté en ligne Février 2018


Pierre Sommermeyer

* * *

2 - Anarchistes et juifs entre les deux guerres [1/3]

(paru dans "le Monde libertaire" de septembre 2018)

Les juifs dans la guerre de 14-18

Dans toute l’Europe les juifs se vivent comme des citoyens à part entière du pays où ils vivent. Ils vont donc participer à l’effort national demandé de quelque côté de l’affrontement. Ce sera pour eux comme un témoignage de leur appartenance sans réserve à leur pays, un démenti catégorique aux antisémites qui les accusent d’agir dans l’ombre. Les chiffres parlent d’eux mêmes. Durant les quatre ans de guerre, plus de 1,5 million de Juifs sont mobilisés dont 500 000 Russes. Plus de 36 000 combattants Juifs français sur 180 000 âmes juives de France et d’Algérie et à comparer à une population totale de 39 millions d’habitants. 96 000 Juifs Allemands sont enrôlés sur 480 000 Juifs allemands, sur une population de 65 millions d’habitants. 50 000 Juifs britanniques combattront sur 270 000 Juifs britanniques pour 46 millions d’habitants en Grande-Bretagne. A partir de 1917, 250 000 Américains juifs les rejoignent. Sans oublier les 20 000 Juifs engagés volontaires dans les forces anglaises. Sur 13 millions de morts de la Première Guerre mondiale, on recense 170 000 Juifs morts, dont 90 000 Russes, 12 000 Allemands, 8 500 Britanniques et 6 800 Français.

Après la guerre

Au lendemain de cette guerre horrible, beaucoup tentèrent de faire porter la défaite sur les juifs comme en Allemagne, avec le mythe du coup de couteau dans le dos. Ils seront aussi les responsables de la révolution en Russie. En France, en recherche de reconnaissances, beaucoup adhéreront aux Croix de feu. Pourtant là comme ailleurs l’antisémitisme sera de retour bien virulent dans les milieux d’extrême droite.

Beaucoup de militants juifs s’exileront aux Etats unis ou au Canada. Ils interviendront dans les luttes, dans la presse américaine avec par exemple la Freie Arbeiter Stimme qui existera plus de 80 ans. Ils l’étaient aussi au Canada. Dans une lettre envoyée en 1930, à E. Armand, un anonyme raconte cela : En parlant du mouvement au Canada, j’entends le mouvement anarchiste chez l’élément de langue française ; je laisse de côté celui de langue anglaise qui comprend surtout des juifs de toutes provenance : Russie, Hongrie, Bohème, etc… et qui, entre eux, emploient cette langue, qu’il parlent atrocement, pour se comprendre mutuellement.

En Russie pendant le moment révolutionnaire de 17-21 la question de l’antisémitisme apparait comme dans cet article de la Revue anarchiste de 1922 : Ici je relèverai un fait que je considère de grande importance : c’est l’absence d’antisémitisme dans le mouvement anarcho-makhnoviste. Ceux qui racontent les fables des pogromes anarcho-makhnovistes mentent effrontément. À ce mouvement prirent part de nombreux juifs révolutionnaires. Et ce seul fait suffit à détruire la légende de l’antisémitisme des anarcho-makhnovistes.

L’idée d’aller en Palestine va refleurir. Rappelons nous que pendant la même période le Foyer juif en Palestine se construit et se développe tandis qu’en Europe l’antisémitisme devient dès 1933 une composante essentielle du nazisme au pouvoir.

L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure

Un gros travail de reconstruction théorique de l’anarchisme est fait dans les années qui suivent la fin de la guerre. Il s’incarne dans ce grand œuvre impulsé par Sébastien Faure dès 1925. Il s’agit de l’Encyclopédie anarchiste. Publiée entre la fin des années 1920 et le début de la décennie suivante elle a comme ambition d’apporter les lumières et l’énergie qui seront nécessaires à ceux qui « animés de l’Esprit de révolte seront résolus à se libérer ». Il s’agit de regrouper toutes les connaissances que peut et doit posséder un militant révolutionnaire ; de les présenter dans un ordre méthodique, en conformité d’un plan général bien conçu et bien exécuté ; et enfin de les exposer sous une forme simple, claire, précise, vivante, à la portée de tous.

C’est en son sein que l’on va retrouver non seulement le sionisme, par le biais de colonies progressistes mais, hélas, des traces d’antijudaïsme.

A l’entrée Judaïsme on peut lire ceci « Les juifs de France, affranchis par la Révolution française, abandonnent peu à peu ces méticuleuses pratiques. La plupart des jeunes juifs deviennent libres penseurs, socialistes ou anarchistes » jusque là tout va bien puis le lecteur tombe là-dessus : « il y en a beaucoup qui épousent des chrétiennes - surtout si elles sont riches ». C’est signé G. Brocher et ce fut publié au début des années trente.

La notice sur l’antisémitisme sera rédigée par Voline (1882-1945) qui de par son extraction (son vrai nom est Eichenbaum) sait de quoi il parle. Il énonce clairement tout ce qui va rendre difficile par la suite la compréhension du fait juif par les anarchistes. Il reprend à son compte l’affirmation de Reclus disant : « les Juifs constituent, à certains égards, une nation, puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté. Unis par le nom, ils se reconnaissent comme formant un seul corps, sinon national du moins religieux, au milieu des autres hommes ». Voline ajoute « C’est avec un certain sentiment de fierté, de supériorité même, - sentiment parfois trop souligné - que, généralement, les Juifs gardent et portent, à travers le temps et l’espace, leurs qualités... et leurs défauts ».

Si Voline ne qualifie pas d’antijudaïsme l’hostilité immémoriale contre les juifs il reconnait que le terme même d’antisémitisme est récent et que son sens est différent : « Ce terme lui-même surgit à cette époque précisément. Cependant, le mouvement porte aujourd’hui un tout autre caractère. Il a changé d’aspect. Le sentiment religieux n’y joue plus qu’un rôle secondaire et auxiliaire, ou même ne joue plus aucun rôle du tout ».

Il est inutile de paraphraser ce que Voline disait au début des années trente. Il suffit de le citer : L’antisémitisme de nos jours a deux bases. D’une part, il est l’expression d’une nouvelle vague de nationalisme, du chauvinisme le plus écœurant, dont la poussée fut favorisée par les événements de la fin du siècle passé (guerre franco-allemande), ceux du commencement du XXe siècle (guerre russo-japonaise, rivalités et luttes coloniales et économiques entre plusieurs grands pays capitalistes, nouvel élan du mouvement internationaliste et révolutionnaire stimulant les tendances opposées) et, surtout, par la guerre et les mouvements divers de 1914-1918. D’autre part, il est le résultat d’un calcul et d’une action politiques de certains gouvernements qui cherchent ainsi, comme ce fut déjà le cas aux temps lointains, à faire dévier le mécontentement, les colères populaires.

Plus loin dans sa notice il ajoutait cela : L’antisémitisme n’est aujourd’hui, qu’une des faces les plus hideuses du nationalisme le plus bas ; une des manœuvres, un des instruments de la réaction la plus farouche. Il est une des plaies saignantes de notre société en pleine putréfaction. Il est une des manifestations de la contre-révolution en marche qui, profitant de l’ignorance, de l’inconscience des uns, de l’impuissance momentanée des autres, joue sur les plus mauvais instincts pour arriver à ses buts. Voline décédera le 18 novembre 1945 sans avoir pu prendre connaissance de ce qui prit par la suite le nom de Shoah.

C’était avant le nazisme en action. Le régime hitlérien avec ses affidés se chargera de réaliser tout cela et même plus que cela. Un autre auteur de cette Encyclopédie est Camillo Berneri (1897-1937). Il publiera un peu plus tard, en 1935 aux éditions Vita un curieux opuscule intitulé Le juif antisémite . On peut déduire de sa collaboration à l’œuvre commune qu’il avait lu l’article de Voline et que d’une certaine façon il continue cette réflexion sans en être partie prenante, donc avec un certain recul.

Mais qu’est ce que donc un juif ?

Berneri va beaucoup lire pour tenter de comprendre cela. Il a du parcourir l’Encyclopédie de S. Faure qui contient un grand nombre de fois le mot juif (480). A la lecture du livre de Berneri le lecteur s’aperçoit que le juif, en tant qu‘individu comme en tant que concept passe à travers les doigts de l’auteur sans pouvoir s’y fixer. Soixante ans plus tard un sociologue juif, Zygmunt Baumann , qualifiera nos sociétés actuelles de liquides. Dans une interview il explicite son idée en ces termes « Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister… Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide ». C’est bien ce qui se passe dans cet écrit.

C. Berneri utilise le biais des différentes attitudes des juifs par rapport au refus de leur judéité pour essayer de comprendre ce qu’ils sont. Pour lui en effet « le Juif n’existe pas mais les juifs sont là ». Il va tenter tout du long de comprendre ce paradoxe. Il va poser la question nationale et reprendre à son compte l’assertion de Reclus « les juifs constituent une nation puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté » .

Il va séparer la judéophobie et la haine des juifs : « l’antisémitisme se présente comme une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti-mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Pour Berneri il y a trois catégories, l’anti-mosaïsme (rejet de la loi), l’anti-judaïsme (rejet des juifs) et l’antisémitisme qui est dit-il « une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti-mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Il ne croit pas à l’existence d’une race juive mais à un fait : « les juifs sont là ! ». C. Berneri va consacrer un chapitre entier de sa brochure à Otto Weininger, philosophe viennois qui se suicida à 23 ans après avoir écrit semble-t-il des ouvrages importants tel que Sexe et caractère qui sera considéré entre autres comme un exemple d’antisémitisme. Converti au christianisme Weiningner considère le judaïsme comme « l’extrême de la couardise. […] Notre époque n’est pas seulement la plus juive mais la plus féminine. […] Comme les femmes, les Juifs collent ensemble, mais ne s’associent pas comme des individus libres ».
Avant de s’attaquer à Karl Marx, Berneri n’oublie pas Proudhon dont il dira qu’il est possible, en se basant sur les écrits de ce dernier, de dire que « Proudhon a été seulement antijudaïque en tant que nationaliste et antimolochiste en tant que socialiste ».

C’est pourtant le théoricien londonien qui va être l’objet d’un règlement de compte pendant 16 pages sur les 100 que contient cet opuscule. Berneri va s’attaquer donc à Marx, tout en prenant un curieux détour : « Je considère Karl Marx comme un antisémite non à cause de ce qu’il a écrit sur les juifs mais à cause de ce qu’il n’a pas écrit et fait en faveur des juifs ». Ayant dit cela il reprochera à certains polémistes de faire de Marx un ancêtre doctrinal en citant hors contexte certains des jugements marxiens, tout comme « James Guillaume, aveuglé par sa haine, a présenté Marx comme un pan-germaniste à la Bismarck. ». Une fois ceci asséné il n’en a pas fini avec le théoricien allemand. Il s’inspire du Karl Marx d’Otto Rühle pour déclarer que « L’évasion du judaïsme de Karl Marx fut due à un complexe d’infériorité dont l’orgueil et l’avidité de succès et de puissance furent les protestations évidentes » Berneri va s’acharner sur Marx dans les pages suivantes. Son réquisitoire commencé page 62 se termine page 78 par cette phrase assassine « Le peu d’importance de la question juive reste pour moi la preuve la plus évidente d’un refoulement mental de son entité sémite. » A la lecture de ces pages il est difficile de faire la part de la critique du supposé antisémitisme de Marx et du désaccord politique propre à un anarchiste.

Nous terminerons par ces quelques phrases qui résument bien la positon de cet éminent militant qui mourra bientôt assassiné par les communistes en Espagne :
« Un juif peut lutter pour l’émancipation juive, mais il ne peut le faire qu’en étant contre la tradition religieuse et nationaliste du judaïsme et contre les tendances petites-bourgeoises qui prévalent chez les juifs »

Les sans-patrie juifs me paraissent particulièrement destinés à fonder les bases de la grande famille humaine. Alors le Juif errant d’hier et d’aujourd’hui sera dans la Terre promise : promise à l’homme par sa volonté d’histoire de liberté et de justice. Ce n’est pas Dieu qui appelle : écoute Israël. C’est la douleur universelle. C’est le monde du Travail qui marche, malgré les fils barbelés des préjugés nationaux et de caste, vers un avenir meilleur ».
Le lecteur aura remarqué tout comme moi qu’aucune référence n’est faite au nazisme qui fait plus que pointer son nez, ( ce texte est paru en 1935) ni au sionisme qui se renforce en Palestine.

Pierre Sommermeyer

* * *
Anarchistes et juifs entre les deux guerres (2/3)


L’anarchisme en Palestine entre les deux guerres


(paru dans" le Monde libertaire" d’octobre 2018)

Depuis le début des années 20 des communautés juives s’installent en Palestine fortement influencées par les idées anarchistes. Avant de rendre compte d’une publication récente il est bon d’aller faire un tour de nouveau dans l’Encyclopédie anarchiste.
Dans l’article consacré au Ghetto J. Chazoff 1 aborde cette question. Il reconnait que quantité de révolutionnaires militent en faveur de la réalisation d’un foyer juif. Faisant référence aux malheurs qui frappent depuis des siècles le peuple juif il dit « Nous comprenons le sentiment honorable qui anime certains propagandistes du sionisme » mais ils ne sont pas les seuls dans ce cas. Chazoff ajoute « est-ce vraiment l’époque de fonder une nation, alors que tout nous appelle à l’internationalisme au sens le plus complet de ce mot ? […] Que les prolétaires juifs viennent avec nous, ils nous aideront et nous les aiderons […] Que les Juifs opprimés sortent de leurs ghettos. La Révolution ne leur offre pas la Palestine, elle leur offre le monde libéré. »

Une autre opinion s’exprime quand arrive la question des colonies sionistes qui vont pendant au moins un demi-siècle séduirent les anarchistes comme étant une réalisation d’une société sans classe. L’article sur le sionisme écrit par E. Armand s’arrête sur ces communautés qui vont croitre après la guerre de 14/18. Il remarque tout de suite que le mode de propriété collective utilisé par ces colonies, renoue avec les principes tirés de l’Ancien Testament « les terres ne se vendront pas à perpétuité, car la terre est à moi, dit l’Éternel ». La terre doit rester commune « à tous les enfants de Dieu », elle ne peut être ni objet de vente ni objet d’achat ». Armand ajoute « Mais si toutes les terres sont constituées en propriété nationale, c’est dans le but que toute la Palestine revienne un jour aux Israélites et que soit reconstitué le Royaume d’Israël. »

Il remarque que le sort fait aux femmes dans ces communautés n’a rien de semblable à celui qu’elles avaient dans la société juive traditionnelle. Il cite une communauté où l’on pratique le communisme, Nuris. Pour lui « la colonisation juive présente des exemples d’énergie qui méritent d’attirer l’attention ». Mais E. Armand est conscient de ce qui se prépare : Les Arabes ne sont pas disposés à céder leur place, d’où des heurts, qui peuvent dégénérer parfois en massacre entre Juifs et Arabes (et même chrétiens indigènes). D’autre part, la superficie restreinte de la Palestine empêche l’expansion des colonies ». Il annonce en même temps qu’une phase nouvelle s’annonce par suite des persécutions moyenâgeuses dont les Israélites sont l’objet, actuellement, en Allemagne (1933).

Un ouvrage est sorti au début de l‘année 2018 consacré à ces colonies intitulé Le mouvement des Kibboutz et l’anarchie2. Son auteur James Horrox aborde l’évolution des colonies juives comme une recherche d’une société plus juste. Il va y avoir plusieurs alya c’est-à-dire plusieurs périodes d’arrivée des migrants juifs vers la Palestine. Le premier établissement collectif date de 1910. il est le fait de jeunes Russes. L’un d’eux racontera ainsi son désir d’une vie harmonieuse : « Nous nous rendions compte de plus en plus que les usages en vigueur dans les anciennes colonies ne nous convenaient pas [...] En tout cas, nous estimions qu’il ne devrait y avoir ni employeurs, ni employés. Nous voulions une vie "heureuse pour tous" ».

Aaron David Gordon

Un homme, venu de Russie, va marquer profondément cette génération de migrants. il s’appelle Aaron David Gordon. S’il se considérait sans aucun doute selon Horrox comme un sioniste, c’était cependant sur des bases pacifistes et antimilitaristes. Il voyait les Arabes comme un exemple d’une nation organique vivant en harmonie avec la terre que les Juifs devraient prendre pour modèle. En revanche, il était loin d’être naïf à l’égard de la résistance arabe au sionisme, qu’il considérait comme une réaction tout à fait compréhensible au mode de vie occidentalisé et déraciné des Juifs. Ainsi pouvait-il concevoir les relations judéo-arabes au mieux comme une compétition pacifique — du moins jusqu’à ce que les Juifs parviennent à renouveler leur connexion avec la terre et gagnent le respect et la coopération de leurs voisins. Il se disait aussi opposé au « socialisme » c’est à dire au marxisme qui mettait en avant les luttes de classes comme moyen de transformer la société.

Gordon va être par la suite et l’est encore maintenant l’objet de querelles visant à savoir quelle importance avait sa « religiosité sans la foi en Dieu ». Pour Zeev Sternhell, historien et penseur politique israélien, la position de Gordon « trahit une certaine consonance entre sa vision du monde et celle du nationalisme intégral européen, qui considérait également la religion, la tradition et le rituel comme des ingrédients essentiels de l’identité nationale ». Selon l’auteur de cet ouvrage, Gordon avait été formé aux mêmes sources que Bakounine, Rocker et Landauer, celles de la gauche völkish-romantique.Il déclarera même avoir retrouvé certaines de ses idées dans les écrits de Landauer.

Le kibboutz de Gordon était fondé sur de solides principes anarcho-socialistes et écologistes. Il peut être considéré comme un précurseur de l’éco-anarchisme contemporain.

Les années 1918-1920 voient les pogroms se multiplier à nouveau au cours de la guerre soviéto-polonaise. Quelques années auparavant la Déclaration Balfour avait ouvert aux juifs un nouvel horizon. Il s’agissait d’une déclaration d’intention émise par le ministre des affaires étrangères britannique à l’intention de Lord Rothschild déclarant : Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine. A partir de là le nombre de juifs émigrant en Palestine augmenta de façon importante. Entre 1919 et 1923, la majorité des émigrants venaient de Russie et de Pologne. Le souvenir des moments révolutionnaires puis leurs répressions qui avaient secoué l’Europe de la fin de la guerre étaient très vivaces dans les mémoires de ces nouveaux arrivants.

Gustav Landauer3 et Martin Buber

Arrêtons-nous sur le rôle de Martin Buber (1878-1965) dans la transmission de l’idéal anarchiste en Palestine. Il avait été un ami proche de Gustav Landauer (1870-1919) qui avait été assassiné quelques années plus tôt lors de la fin de la République des conseils bavarois. Horrox rappelle avec raison que Landauer avait toujours été méfiant par rapport au sionisme politique. Il entrevoyait les tendances étatistes présentes chez beaucoup de sionistes. Il pensait que la vocation historique des juifs était d’aider à construire des communautés socialistes, autonomes de l’Etat.
Pour Landauer, dont l’influence a été importante dans l’anarchisme allemand, contrairement aux pays latins, ce projet qu’il soit politique ou culturel ne semblait être que secondaire. Son engagement dans l’aventure bavaroise montre bien s’il en était nécessaire qu’un projet « juif » lui était étranger.

Horrox reprends à son compte l’avis d’une biographe de Landauer, Ruth Link-Salinger, qui illustre bien cette distance entre la vision de Landauer et le projet sioniste. L’utopie dont rêvaient ces intellectuels socialistes sionistes avait de profondes affinités avec les constructions sociales auxquelles on associait le nom de Landauer. Ce dernier avait écrit un hymne à la colonie paysanne, telle qu’elle fut incarnée par les Kibboutz4. On retrouvera dans les pages de l’Arbeit l’organe germanophone du parti sioniste-socialiste Hapoel Hatzaïr cet appel : « Seuls quelques-uns parmi nous, ayant décidé de vivre une vie à la campagne, peuvent réaliser l’idée de la colonie agricole telle que l’envisageait Landauer en son temps. Les autres, nombreux, dont la vie est liée à la ville, apporteront leur contribution à la réalisation des enseignements de Gustav Landauer en aidant à former les “colonies citadines” qui naîtront un jour des foyers communautaires. »5

Ce dernier, dans son « discours programmatique » énoncé quelques jours avant la proclamation de la République des conseils, avait formulé ainsi son espoir, aux accents juifs incontestables : « Il nous faut la trompette de Moïse, l’homme de Dieu, qui de temps en temps annonce la gran de année jubilaire, il nous faut le printemps, l’illusion et l’ivresse et la folie, il nous faut – encore et encore et encore – la révolution, il nous faut le poète. 6 ».

Il est clair que la dimension utopique du message de G. Landauer est présente dans les projets de communautés réalisés en Palestine par les émigrés de cette aliah des années 1919-1923. En 1920, Martin Buber qui se faisait le chantre de Landauer déclara ce dernier « le chef désigné du nouveau judaïsme ». Pour Ruth Link-Salinger l’anarchisme de Landauer était devenu « le projet le plus inspirant ». Un groupe nommé Hashomer Hatzaïr (la jeune garde) va porter les idées communautaires de Landauer propagées par Buber. Dans ses mémoires Gershom Scholem (1897-1982)7 raconte que l’Appel au socialisme de Landauer l’avait profondément marqué comme un grand nombre d’autres jeunes sionistes.

Une autre organisation juive avait une tradition anarchiste évidente qui s’appelait Gedoud Haavoda (Bataillon du travail). Un de ses leader Yitszhak Tabenkin déclarait « que les pionniers du kibboutz devaient se familiariser avec les points principaux de la pensée anarchiste ». Yaacov Oved 8raconte que l’un des premiers livres traduit en hébreu et y distribué en Palestine fut L’entraide de Kropotkine. Tout cela montre à quel point cette influence a joué un rôle dans les débats qui ont eu lieu dans les milieux anarchistes et syndicalistes révolutionnaires.

Cela dit vouloir faire de Landauer un partisan des kibboutz en Palestine comme tenta de le faire Buber est pour le moins excessif si ce n’est mensonger. Car il était un domaine sur lequel ses admirateurs juifs sionistes ne l’avaient pas interrogé, c’était la présence arabe environnante.

Il est important de rappeler qu’à cette époque c’est-à-dire avant la guerre de 1914-18 et la défaite de l’Empire ottoman, la population locale arabe est soumise au colonialisme turc depuis des siècles. Ses élites collaborent clandestinement avec des pays comme la France ou la Grande Bretagne. La Palestine comme entité n’existe pas. A la fin de la guerre, le traité de Sèvres, en 1920, restructure l’Empire Ottoman. La partie arabe qui avait tenté un soulèvement anti-turc entre 1916 et 1918 (on peut dater de ce moment la naissance d’un nationalisme arabe moderne) est partagée entre la France (Syrie Liban) et la Grande Bretagne (Irak Palestine) suite à une décision de la Société des nations.

Les conflits entre Juifs et Palestiniens musulmans ne vont pas tarder à avoir lieu. Ils vont débuter avec la question de l’accès au Mur des lamentations. En septembre 1925 un règlement parait qui interdit aux juifs d’y apporter des chaises ou des bancs, même à destination de croyant vieux ou infirmes. En 1928 des juifs installent pour Yom Kippour des chaises et de quoi séparer femmes et hommes. En Aout 1929 une série de manifestations juives, au cours desquelles la droite juive fascisante souffle sur le feu, autour du Mur débouche sur un bain de sang à Jérusalem comme à Hébron. 133 juifs seront tués et au moins 116 palestiniens musulmans. Des procès eurent lieu avec des condamnations à mort visant aussi bien des juifs que des arabes, seuls 3 d’entre ces derniers furent pendus. James Horrox n’aborde pas cette question dans son livre. On sait par ailleurs que furent nombreux les membres de kibboutz qui confrontés à cette question préférèrent partir se battre en Espagne dans les rangs de la révolution.

A ce moment-là les membres du Parti communiste palestinien (PKP) reçurent l’ordre du Komintern (qui soutenait la résistance arabe contre les Britanniques) de se joindre à l’insurrection arabe. Les Juifs membres du PKP se trouvèrent devant un lourd dilemme : prendre les armes aux côtés des Arabes, s’opposer à l’arrivée d’autres Juifs en Palestine ou bien quitter le Parti. La Guerre Civile espagnole offrit en quelque sorte une échappatoire à cette situation pour le moins tragique dans laquelle se trouvaient les Juifs affiliés au PKP. Nombre d’entre eux choisirent donc de s’engager dans ce conflit, à l’autre bout de la Méditerranée. Il y a donc un lien de cause à effet entre les violences arabes à l’encontre des Juifs de Palestine et l’arrivée d’un contingent juif en provenance de cette région9.

Du côté anarchiste ils seront aussi nombreux à rejoindre l’Espagne en lutte comme Carl Einstein et bien d’autres. Il serait fastidieux d’en faire le décompte. Un auteur, Josef Toch qui a combattu en Espagne évaluait dans son livre Juden im Spanischen Krieg, 1936-1939 le nombre de juifs engagés dans les Brigades internationales à 7758, une estimation revue à la baisse depuis, on en compte entre 4000 et 6000 10.

Pierre Sommermeyer

Notes :

1 - http://militants-anarchistes.info/spip.php?article6543

2 - Editions de l’éclat Paris 330 p.

3 - Pour connaître la pensée de Gustav Landauer on peut se référer pour les analyses à Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers aux Editions de l’éclat Paris 2018.

4- Ibid. La colonie - 1909-1910.

5 - ibid. Gustav Landauer et le Mouvement d’implantation communautaire.

6 - Dans le même livre, texte de Walter Fähnders.

7 - Historien et philosophe juif, spécialiste de la kabbale et de la mystique juive.

8 - Juifs et anarchistes Editons de l’éclat.

9 - http://zakhor-online.com/?p=2880 consultée avril 2017 et http://www.ajhl.org/plurielles/PL8.PDF

10 - idem

* * *

Anarchistes et juifs entre les deux guerres (3/3)

Article paru dans le Monde libertaire de novembre 2018.

Le débat chez les anarchistes et leurs amis à propos de la Palestine entre les deux guerres

C’est une question qui est débattue dans nombre de groupes. En 1934 la revue Plus loin (1925-1939)1 aborde la question à partir d’un récit de voyage en Palestine. Un article du numéro 111 expose les termes d’un débat qui se continuera là et ailleurs jusqu’à la guerre.

Selon le rédacteur de cet article cet exposé a été « le point de départ d’une discussion extrêmement vive sur le sionisme et l’antisémitisme ». Les extraits qui suivent sont assez clairs, ils n’ont pas besoin de plus de commentaires. Il faut juste se rappeler qu’ils sont vieux de près d’un siècle. Ils sont classés par thèmes.

Le sionisme
 : Maintenant il crée un nouveau patriotisme, il aspire à la formation d’un nouvel Etat, il veut avoir son drapeau, et, pour certains de ses adhérents, il va jusqu’au fascisme. En même temps les prêtres en ont tiré parti, et on constate une reprise de l’activité religieuse.

Le procédé de la colonisation sioniste est bien différent de celui de l’expropriation militaire
La colonisation comporte […] des installations collectives, formant de véritables communautés, qui appliquent les principes du communisme. Ce qui est sympathique dans le sionisme, c’est justement qu’il se présente à nous comme un vaste laboratoire d’expériences sociales. Chaque colonie est un essai libre suivant des méthodes différentes. Les unes pratiquent l’effort individuel. D’autres, et c’est la majorité, sont des collectivistes ou communistes, parfois à tendances anarchistes, mais sans étiquette politique. Toutes sont re1iées par un réseau coopératif qui est le soutien de leur développement. On s’y préoccupe beaucoup du développement intellectuel

Les juifs, eux, voient dans le sionisme le moyen de se libérer, d’avoir une patrie, de prendre conscience d’eux-mêmes et de leur propre dignité. Nous voulons ainsi échapper au mépris que tous les nationalistes font peser sur nous. Mais un mouvement nationaliste cherche à en profiter, un mouvement nationaliste et religieux allant jusqu’au pro-fascisme. Le résultat le plus clair du formalisme religieux est d’empoisonner tout le monde. Le sabbat en Palestine est plus rigoureux que le dimanche anglais, il y a 50 ans !

La question arabe : il existe une organisation syndicale ouvrière bien vivante, et, ce qu’il y a d’intéressant. C’est que les ouvriers juifs s’efforcent d’élever les ouvriers arabes à leur niveau.

Quant aux Arabes, ce sont, quant à la masse, des individus illettrés, arriérés, impulsifs et très suggestibles, vivant dans une véritable misère physiologique et restant sous l’influence des Arabes riches, lesquels n’ont aucun sens de la civilisation moderne. Ils font une charité inefficace, mais n’ont créé aucune œuvre d’entr’aide sociale (hôpitaux, etc.). II n’y a rien de vivant comme effort de coopération arabe.

Eh ! bien, en Palestine, un juif, qui prêchait l’accord et l’entente avec les arabes, a été assassiné par des juifs qui s’intitulent révisionnistes et qui sont en réalité des fascistes juifs
La question arabe se pose. Je n’ai pas beaucoup de renseignements sur elle. Tout ce que je peux dire, c’est que l’agitation arabe paraît avoir été principalement une machination politique et une petite combine anglaise. Il n’en est pas moins vrai qu’il y a eu exaspération d’un nationalisme par l’autre. En bien comme en mal, c’est grâce aux juifs que les arabes ont pris conscience d’eux-mêmes.

La question juive : Le sionisme est une expérience, intéressante sans doute mais forcément très limitée, qui ne saurait aboutir à résoudre la question juive, ni à supprimer l’antisémitisme. Pourquoi vouloir travailler à la ségrégation des juifs ? On ne peut pas forcer les juifs à. l’assimilation. On s’y est souvent efforcé au cours des siècles et on n’a pas réussi. Il peut y avoir des exemples individuels. Mais la race juive et l’esprit juif sont irréductibles. On a renforcé l’esprit d’exclusivisme qui a trop longtemps régné parmi les juifs, car ils ont toujours cru et ils croient encore être le peuple élu. C’est ainsi qu’on reproche aux juifs d’avoir un esprit irritant, parce qu’ils ont la manie de mettre tout en question. Or ce défaut ils l’ont en commun avec les anarchistes, et, à cet égard, l’esprit critique juif, parce qu’il n’est pas aveuglé par les préjugés habituels […], a rendu · parfois service à la propagande révolutionnaire.

Débattre !

Cette discussion avait été précédé d’un autre deux années plus tôt. Cette revue avait invité le fondateur de la Société contre l’antisémitisme (aujourd’hui la LICRA) Bernard Lecache. Deux choses sont à retirer de ce compte rendu (Plus loin N°89 1932), Lecache déclarant « Je suis anti-sioniste parce que le sionisme réduit le droit des Juifs à n’être libres que sur un point limité du globe, sans d’ailleurs y parvenir, et qu’il ne saurait résoudre la question de l’antisémitisme » L’autre point est la qualification radicale de ceux que la presse d’aujourd’hui appelle timidement l’extrême droite israélienne. Pour Lecache il s’agit de fascistes : « La thèse des fascistes juifs ou sionistes d’extrême-droite (Jabotinsky) est que, puisque nos ancêtres ont été les maîtres du pays, nous avons un droit supérieur sur ce pays. Dans un texte programmatique intitulé le mur de fer2, publié en 1923 Jabotinsky avance qu’« il n’y a pas le plus mince espoir d’avoir l’accord les Arabes de la terre d’Israël pour que la "Palestine" devienne un pays avec une majorité juive » plus loin dans cet article il réitère son affirmation et entrevoit la situation actuelle « Cette colonisation ne peut, par conséquent, continuer et se développer que sous la protection d’une force indépendante de la population locale, un mur de fer infranchissable par la population indigène. Voici, in toto, notre politique pour les Arabes. La formuler autrement ne serait que de l’hypocrisie ».

C’est dans ce contexte là que quelques années plus tard Ida Mett, contestera, la façon dont la Révolution Prolétarienne 3 aborde la question de l’existence d’un foyer juif en Palestine. Au mois d’Aout 1937 elle y signe son dernier article titré Trotsky parle de Makhno. Mais en Octobre de la même année cette revue (N° 257) annonce en couverture un article sur la Palestine signé par l’animateur de la R.P. Robert Louzon. A la page 14, il est question en titre des développements de la seconde phase de l’intervention britannique. A la fin de son article Louzon fait un parallèle entre la reprise en main de la Palestine et ce qui fut fait en Egypte par la puissance britannique. Les principaux leaders palestiniens ont été exilés dans les Seychelles, parce que, dit-il, ils s’opposaient à ce que l’on enlève aux habitants traditionnels de la Palestine (arabes et israélites) toute une partie de leur pays pour la donner à des colons européens. Louzon note à ce propos ceci : Je dis bien : des colons ‘’européens’’. Il n’y a en effet que les juifs et les antisémites pour croire encore que les juifs d’Europe sont des sémites. Il s’appuie pour avancer cela sur une conférence que fit Renan au Cercle Saint Simon. Plus loin dans le même article cet auteur parle de l’impérialisme anglo-sioniste puis anglo-juif que les Palestiniens feront reculer.

Devant cette attitude Ida Mett ne peut que rompre. Dans le livre Juifs et anarchistes paru aux Editions de l’Eclat (2001) Sylvain Boulouque cite une partie du courrier que cette militante envoie aux responsables de la revue : « "Alors, toute la presse mondiale qui est aux mains de la finance juive" [...] Quelle honte d’avoir de pareils propos dans les colonnes de la Révolution prolétarienne. [...] En tant qu’internationaliste, j’élève ma protestation contre la souillure des colonnes de la Révolution prolétarienne par la peste raciste. » Elle fait suivre sa lettre d’un post-scriptum : « Je proteste également contre la terminologie employée par Louzon dans ces notes sur la Palestine, qui qualifie de colons des Juifs qui se sont réfugiés en Palestine en quittant des pays d’où ils sont chassés d’une façon abominable. [... Non, camarade Louzon, ce ne sont pas des colons [...] ce sont des réfugiés venus en Palestine, au même titre qu’ils pouvaient venir en France, par exemple ; ce ne serait pas pour coloniser la France, mais pour y chercher asile ».

Au même moment, d’une façon différente la question juive est abordée au sein de la CNT espagnole. Un anarchiste juif marocain, Ben-Krimo4 en appelle, par un courrier, au secrétaire du comité national Mariano R. Vasquez. Il demande de faire de telle sorte que le décret d’expulsion des juifs datant de 1492 pris par les Rois catholiques soit aboli. Ben Krimo avance que ce serait une façon d’agrandir le nombre d’ami de l’Espagne révolutionnaire et d’ouvrir un front au Maroc. La réponse de Vasquez est claire : « Il convient néanmoins de préciser que nous ne pouvons pas battre le fer contre le vieil édit sur l’expulsion des Juifs d’Espagne et réclamer son abrogation pour ouvrir les portes du pays à tous ceux qui souhaiteraient s’établir ici. Ce n’est pas possible, car cela reviendrait incontestablement à prendre l’une des décisions les plus contre-révolutionnaires que nous puissions prendre. Nous savons parfaitement qu’un capitalisme d’une importance d’exploitation considérable s’installerait immédiatement ici, ravivant en conséquence les vieux systèmes. Nous allons probablement perdre du terrain sur nos conquêtes sociales et assister au retour d’une partie du système antérieur au 19 juillet. Mais de là à ce que nous œuvrions en faveur de l’instauration d’une domination capitaliste en Espagne – et il n’en serait pas autrement si nous ouvrions la porte aux Juifs -, il y a un abîme ».

Le débat dépasse le milieu français. Emma Goldmann5 le 28 Aout 1938 intervient pour répondre à Réginald Reynolds, un pacifiste britannique, critique radical de l’impérialisme britannique qui affirmait en 1937, que “ L’immigration juive en Palestine a commencé peu après la première guerre mondiale. Elle a été puissamment soutenue par des intérêts capitalistes importants, qui ont obtenu des concessions profitables dans la Mer morte. Les propriétaires fonciers arabes ont vendu leurs terres aux nouveaux venus, mais les Arabes, dans leur ensemble, n’avaient rien à gagner et tout à perdre, dans cette opération » Il continuait en disant « Le pays qui avait été une patrie pour les Arabes pendant des générations fut livré à une race (sic) étrangère en raison du prétexte fragile qu’il avait appartenu aux Juifs 2000 ans auparavant ! » Son article est publié dans Spain and the World organe anarchiste publié par Freedom Press en Angleterre en soutien à la révolution espagnole. Suite à cet publication Reynolds est accusé d’antisémitisme.

En 1938 Emma Goldman intervient dans le journal Freedom à ce propos. Dans un courrier adresser à « nos amis anarcho-sionistes là bas » elle dit ceci : « Comme je le connais bien, j’ai pu assurer en toute tranquillité à mes amis juifs que Reginald Reynolds n’a pas le moindre atome d’antisémitisme dans son esprit, même s’il est vrai que son article donne malheureusement une telle impression. »

Elle va exposer une opinion qui reflète bien celle que l’on retrouvera dans le mouvement anarchiste après la guerre. « De fait, je m’oppose depuis de nombreuses années au sionisme, qui n’est que le rêve des capitalistes juifs dans le monde entier de créer un Etat juif avec tous ses accessoires : gouvernement, lois, police, militarisme, etc. En d’autre termes, ils veulent créer une machine étatique juive pour protéger les privilèges d’une minorité [de Juifs] contre une majorité [de Juifs] ». Puis elle ajoutera ceci : « Peut-être mon éducation révolutionnaire comporte-t-elle quelques graves lacunes, mais on m’a toujours appris que la terre devait appartenir à ceux qui la cultivaient. Ses sympathies profondes pour les Arabes ne devraient pas empêcher Reginald Reynolds de reconnaître que les Juifs ont cultivé la terre en Palestine. Des dizaines de milliers d’entre eux, des idéalistes jeunes et dévoués, sont partis en Palestine pour cultiver la terre dans les conditions très difficiles que sont celles des pionniers. Ils ont défriché des terres abandonnées et les ont transformées en terres fertiles et en jardins fleurissants. Attention : je ne dis pas que les Juifs ont davantage de droits que les Arabes, mais le fait qu’un socialiste affirme que les Juifs n’ont rien à faire en Palestine me semble exprimer une étrange conception du socialisme ». Elle va ensuite argumenter sur le droit des sionistes comme de tous les juifs à l’indépendance nationale. Elle finira ce texte en précisant que sa position n’est pas dictée par mes origines juives. Elle ajoutera J’ai combattu toute ma vie pour l’anarchisme, seul capable de mettre fin aux horreurs du régime capitaliste et de garantir l’égalité et la liberté à toutes les races et tous les peuples, y compris les Juifs. Reynolds répondra en contrant vigoureusement les argument d‘Emma Goldman.

En France, Daniel Guérin organisera en 1939 un colloque sur la situation en Palestine avec la participation de révolutionnaires juifs, arabes et anglais6.

Aout 39 le nazisme plonge le monde dans la guerre. Un monde qui en sortira tout à la fois transformé et traumatisé. Beaucoup de militants juifs anarchistes mourront dans les camps de concentration comme le père du mathématicien Grothendieck, Alexander Shapiro, d’autres survécurent comme Voline.

Pierre Sommermeyer

1 - https://bianco.ficedl.info/article1675.html
2 - https://www.legrandsoir.info/le-mur-de-fer.html
3 - Consulté mai 2018 http://cras31.info/spip.php?article50
4 - Son vrai nom est Léon Azerrat Cohen)
5 - La totalité de cet échange est consultable le sur le site web Ni patrie ni frontière
http://www.mondialisme.org/spip.php?article1147
6 - Consulté mai 2018 http://www.danielguerin.info/tiki-index.php?page=Chronique+biographique




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