Réfractions, recherches et expressions anarchistes
Slogan du site
Descriptif du site
Anarchistes et juifs
par Pierre Sommermeyer

L’étude paraît en plusieurs parties dans "le Monde libertaire" :

1 - L’anarchisme des origines et les juifs
2 - Anarchistes et juifs entre les deux guerres

Article mis en ligne le 13 juillet 2018
dernière modification le 20 septembre 2018

par ps
logo imprimer

ANARCHISTES ET JUIFS

Ces articles ont été publiés dans le Monde libertaire.

par Pierre Sommermeyer

1 - L’anarchisme des origines et les juifs

A partir de la fin du XIXe siècle les juifs sont nombreux parmi les militants anarchistes. Cet état de fait va durer jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. Ils sont d’ailleurs tout aussi nombreux dans l’ensemble du mouvement révolutionnaire quelle que soit son étiquette. C’est d’autant plus intéressant que l’antijudaïsme est très présent parmi les écrits des théoriciens principaux de ce mouvement. [1] Il se fait jour aussi parmi les militants de base dès les origines comme on peut le voir dans cette citation tirée du bulletin de la Fédération jurassienne de 1872 : Hepner du Volksstaat – un des Juifs de la synagogue de Marx – déclara que les internationaux qui, en Suisse, ne vont pas voter aux élections politiques, sont les alliés du mouchard Schweitzer en Prusse, et que l’abstention du vote conduit directement au bureau de police [2].

Les anarchistes français vont se trouver confrontés, presque dès le début de leur existence, au fait juif. Il s’agit bien entendu de l’Affaire Dreyfus. S’il s’agissait exclusivement d’une question militaire il n’y avait rien à gagner à s’y mêler. Si Dreyfus était accusé de trahison à la fois en raison de ses origines alsaciennes - alors en Allemagne- et de sa confession juive la question se posait. C’est ce que Sébastien Faure expose dans sa brochure intitulée Les anarchistes et l’affaire Dreyfus. Convaincu de l’importance de l’affaire par Bernard Lazare, il rassemble dans ce libelle paru début 1898 tous les arguments qu’il avait développés dans les colonnes du Libertaire auparavant. Refusant de prendre position dans un conflit entre militaires « Comme officier, D. appartenait à cette caste d’individus qui commanderaient le feu contre moi et mes amis demain, si, demain, la révolte s’affirmait hautaine contre l’hypocrite pourriture de l’Autorité » Faure reconnaissait que l’affaire dépassait cette question et ouvrait la voie à l’antisémitisme : « mouvement en qui tous les débris déchus ont placé leurs suprêmes espérances de restauration. / Épaves royalistes, immondices plébiscitaires et napoléoniennes, résidus boulangistes et scories cléricales, toutes les saletés réactionnaires se sont données rendez-vous dans cet égout collecteur ». On connait l’issue de ce mouvement auquel participèrent la plupart des anarchistes.

Simultanément une autre question se posait celles du sionisme. Né à Bâle au mois d’août 1897 en pleine Affaire, il s’agit d’abord d’un plan de réunification nationale juive. Théodore Herzl entrevoit alors la création d’un Etat juif sans se poser la question de savoir si il y a sur place des habitants. . On raconte à ce propos que l’un des plus proches collaborateurs de Herzl s’est un jour précipité sur lui en s’exclamant : « Mais il y a des Arabes en Palestine ! Je ne le savais pas ! [3] »

Rapidement une réponse libertaire se fait jour. Les premiers anarchistes à se poser la question tout à la fois de l’antisémitisme et du sionisme sont les ESRI, (Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes) qui en 1900 publient une brochure portant en titre ces deux mots. Elle s’adresse au Congrès ouvrier révolutionnaire international qui doit se réunir à Paris en septembre de cette année là. Ce congrès sera interdit par le gouvernement du moment. Il devait réunir différentes tendances du mouvement ouvrier dont des anarchistes et des socialistes.

Dans ce contexte, l’Affaire Dreyfus est toujours en cours, il importe de rapporter les termes de cette plaquette qui montre bien la distance parcourue par le sentiment antisémite dans ces milieux. A ce propos les ESRI déclarent  : « il y a dix ans, n’importe quel Congrès socialiste ou anarchiste se serait abstenu de perdre son temps clans une pareille controverse, on se serait contenté de rappeler que le prolétariat poursuit l’affranchissement des hommes sans distinction de sexe, de race ou de nationalité. » Après avoir fait un exposé de l’histoire de l’antisémitisme ils déclarent que ceux qui adoptent cette attitude sont à la recherche d’un responsable de leur ruine, que la chute des classes moyennes a pour conséquence le développement de cette opinion. Ce qui fait dire aux ESRI « Telles sont donc les raisons économiques qui peuvent expliquer l’antisémitisme de certaines classes de la société, toutes nos ennemies d’ailleurs. Allons-nous donc, nous socialistes et anarchistes, crier aussi : "A bas les Juifs ?" » La cause est entendue.

A l’accusation d’être donc « philosémites » ils répondent par une critique, qui se veut radicale, du sionisme. Cela nous semble être la première fois que dans les cercles anarchistes ou même révolutionnaires apparaisse ainsi une analyse de cette idéologie née trois ans auparavant. L’explication semble résider dans la présence au sein de ce groupe de militants juifs comme entre autres Shalom Ansky Rappoport, Marie Goldsmith et son amie Roubanovitch. Les ESRI considèrent qu’ « enlever les prolétaires juifs à la cause révolutionnaire, c’est enlever à cette cause de ses éléments les plus énergiques, les plus intelligents, les plus conscients. »

Quand au projet sioniste leur position est claire : « Nous pensons que le sionisme est sinon une lâcheté, au moins une faiblesse. » A ce moment là les ESRI pensent que certains juifs surestiment les persécutions dont ils sont l’objet. Ils ne peuvent évidemment pas imaginer, qui aurait pu, ce qui allait se passer quelque quarante années plus tard. De façon intéressante ils font la différence entre les juifs, riches propriétaires ou financiers, et ceux qui comme en Russie, où « les petites marchandes de lait ont été expulsées, mais où sont restés tous les gros propriétaires juifs ». Ils veulent aussi mettre en garde ceux qui veulent se réfugier dans cet Orient rêvé. « La Palestine est une terre pauvre, désolée, à peine plus habitable que le désert de Syrie, dont elle est voisine ». Ils ne se disent pas sionistes « parce que l’émigration des juifs diminuerait la masse prolétarienne active ». Ils s’adressent aussi aux militants révolutionnaires. Au cas où s’il arrivait que d’aventure Sion devienne une colonie communiste-anarchiste, eux ne le favoriseraient pas. Ils ajoutent, visionnaires, et nous terminerons en ce qui les concerne par cela que pour survivre cette colonie serait obligée de « jouer le rôle d’intermédiaire entre les pays producteurs. Ce rôle, en effet, qu’on a considéré comme une caractéristique de la race juive ». Tout cela est déclaré en 1900. Il faut remarquer cependant que pas un mot n’est dit sur les habitants de la Palestine.

Quelqu’un pourtant aborde cette question au même moment. il s’agit de Reclus. Trois révolutionnaires russes, socialistes révolutionnaires, Lev Deich (Leon Deutsch), Gurevitch et Axelrod vont se référer à E. Reclus. Gurevitch raconte que le géographe anarchiste les a catégoriquement dissuadés de s’engager pour la colonisation de la Palestine [4]. C’est leur a-t-il dit une région qui n’est pas faite pour la colonisation. Les juifs ne pourraient y vivre qu’en faisant du commerce et en exploitant la population locale. Au lieu d’être un soulagement, il ne s’agirait que de reproduire une existence improductive propre aux juifs. Cela générerait ne que des conflits avec les Arabes. Pourtant, curieusement, Elisée Reclus, dans son monumental ouvrage qu’est l’Homme et la terre (1905) pose cette question : Quant aux Juifs, ne sont-ils pas chez eux, sur le sol que Jéhovah lui-même a donné à leurs ancêtres ? Question curieuse pour celui qui fait profession d’athéisme. Puis, à propos des sionistes voici ce qu’il ajoute : Sur les dix millions de Juifs épars dans le monde, il en est environ deux cent mille, les « Sionistes », qui se sont ligués en une société espérant contre toute espérance que la terre des aïeux leur sera rendue en dépit du sultan, des mahométans et des chrétiens, en dépit même de l’immense majorité de leurs coreligionnaires indifférents ; mais comment la petite Palestine, dont le sol nourrit maigrement aujourd’hui 340 000 habitants, pourra-t-elle recevoir la foule des Juifs revenus de la troisième et si longue captivité. C’est alors qu’interviendra le miracle pour faire affluer vers Jérusalem, la nouvelle Londres, toutes les richesses du monde entier !

Auparavant Reclus était intervenu dans le journal Les droits de l’homme. Cet organe avait été créé en 1898 pour défendre le capitaine Dreyfus. Probablement financé par les défenseurs du capitaine par l’intermédiaire de Bernard Lazare. Dans une enquête réalisée sur l’antisémitisme ce journal s’était adressé à Elisée Reclus. Celui-ci répond que bien qu’il n’ait rien écrit à ce propos jusqu’à présent, même s’il a fait une conférence sur le sujet auparavant, il accepte de répondre « un peu à contre cœur ». Pour lui, quoique ce soit comme tout phénomène social très complexe, il pense qu’en France c’est « un mouvement très superficiel sans causes profondes et sans portée ». Son origine selon Reclus prendrait naissance dans le mécontentement de fonctionnaires ayant été écartés dans la distribution de places au bénéfices de candidats juifs. Pour le géographe anarchistes les juifs sont mieux instruits ce qui explique leur succès. Le projet de ces jaloux est dévoilé par Reclus sans aucune illusion, morts, exil, spoliation. Déjà dit-il « il y eut des meurtres et il y en aura d’autres ». Mais il pense nonobstant que cela n’écartera personne de la question principale « est il juste que des hommes meurent de faim ?  ». il termine sa lettre en disant « Je crois que les prétendues haines de race n’arrêtent plus longtemps la société dans l’accomplissement de sa grande œuvre ».

Dans Juifs et anarchistes [5] Mina Graur rappelle que Moses Hess préconisait, dès 1862, « la création d’un Commonwealth juif en Palestine, dans lequel les juifs auraient pu concrétiser leurs aspirations nationales en donnant vie, en même temps, à une société socialiste » (p. 127). Elle revient surtout sur le débat qui opposa quelques années plus tard, en 1907, Mark Yarblum, un anarchiste juif, à Pierre Kropotkine, sur cette question. Elle précise que Kropotkine, bien qu’hostile au sionisme par conviction politique, lui opposa surtout des arguments géographiques liés « aux inconvénients climatiques du lieu ». Curieusement, il n’est fait aucune référence à l’existence d’une population arabe vivant déjà en Palestine. Ni ici ni ailleurs. Comme si ce problème n’existait pas. Et de fait, à lire Mina Graur, il ne semblait pas exister. Pas plus qu’il n’existait pour Gershom Scholem, à lire Eric Jacobson [6]. Que la présence de cette population – qui n’était en rien responsable des vagues antisémites qui s’abattirent, en Occident, sur la Diaspora – fût, du fait même qu’elle était là, contradictoire avec la créations de colonies juives puis la constitution d’une communauté voie ouverte vers la création d’un Etat, est une donnée qui n’apparaît pas. Seul Reclus avait vu clair.

Il est possible de dire qu’à la veille de la première guerre mondiale pour une bonne partie du mouvement anarchiste la cause est entendue. Le sionisme est une idéologie contraire aux idéaux anarchistes. La grande boucherie va passer par-dessus tout cela. Toute cette réflexion va disparaitre dans les tranchées qui vont avoir pourtant une importance décisive dans les années qui suivirent la fin de la guerre.

Notes :

[1] Cf l’Antisémitisme, une contre révolution .

[2] Le Congrès de La Haye. Bulletin de la Fédération Jurassienne n°17/18 (15 septembre/1er octobre 1872)

[3] https://www.lapaixmaintenant.org/israeliens-et-palestiniens-ou-a-t

[4] Cosmopolitism, antisemitism and populism. Erich haberer in Pogroms : anti-jewish violence in modern russian history Cambridge university 1992

[5] JUIFS ET ANARCHISTES Paris, Éditions de l’Éclat, « Bibliothèque des Fondations », 2008, 224 p.

[6] GERSHOM SCHOLEM, entre anarchisme et tradition juive Consulté en ligne Février 2018


Pierre Sommermeyer

* * *

2 - Anarchistes et juifs entre les deux guerres [1/3]

paru dans "le Monde libertaire" de septembre 2018.

Les juifs dans la guerre de 14-18

Dans toute l’Europe les juifs se vivent comme des citoyens à part entière du pays où ils vivent. Ils vont donc participer à l’effort national demandé de quelque côté de l’affrontement. Ce sera pour eux comme un témoignage de leur appartenance sans réserve à leur pays, un démenti catégorique aux antisémites qui les accusent d’agir dans l’ombre. Les chiffres parlent d’eux mêmes. Durant les quatre ans de guerre, plus de 1,5 million de Juifs sont mobilisés dont 500 000 Russes. Plus de 36 000 combattants Juifs français sur 180 000 âmes juives de France et d’Algérie et à comparer à une population totale de 39 millions d’habitants. 96 000 Juifs Allemands sont enrôlés sur 480 000 Juifs allemands, sur une population de 65 millions d’habitants. 50 000 Juifs britanniques combattront sur 270 000 Juifs britanniques pour 46 millions d’habitants en Grande-Bretagne. A partir de 1917, 250 000 Américains juifs les rejoignent. Sans oublier les 20 000 Juifs engagés volontaires dans les forces anglaises. Sur 13 millions de morts de la Première Guerre mondiale, on recense 170 000 Juifs morts, dont 90 000 Russes, 12 000 Allemands, 8 500 Britanniques et 6 800 Français.

Après la guerre

Au lendemain de cette guerre horrible, beaucoup tentèrent de faire porter la défaite sur les juifs comme en Allemagne, avec le mythe du coup de couteau dans le dos. Ils seront aussi les responsables de la révolution en Russie. En France, en recherche de reconnaissances, beaucoup adhéreront aux Croix de feu. Pourtant là comme ailleurs l’antisémitisme sera de retour bien virulent dans les milieux d’extrême droite.

Beaucoup de militants juifs s’exileront aux Etats unis ou au Canada. Ils interviendront dans les luttes, dans la presse américaine avec par exemple la Freie Arbeiter Stimme qui existera plus de 80 ans. Ils l’étaient aussi au Canada. Dans une lettre envoyée en 1930, à E. Armand, un anonyme raconte cela : En parlant du mouvement au Canada, j’entends le mouvement anarchiste chez l’élément de langue française ; je laisse de côté celui de langue anglaise qui comprend surtout des juifs de toutes provenance : Russie, Hongrie, Bohème, etc… et qui, entre eux, emploient cette langue, qu’il parlent atrocement, pour se comprendre mutuellement.

En Russie pendant le moment révolutionnaire de 17-21 la question de l’antisémitisme apparait comme dans cet article de la Revue anarchiste de 1922 : Ici je relèverai un fait que je considère de grande importance : c’est l’absence d’antisémitisme dans le mouvement anarcho-makhnoviste. Ceux qui racontent les fables des pogromes anarcho-makhnovistes mentent effrontément. À ce mouvement prirent part de nombreux juifs révolutionnaires. Et ce seul fait suffit à détruire la légende de l’antisémitisme des anarcho-makhnovistes.

L’idée d’aller en Palestine va refleurir. Rappelons nous que pendant la même période le Foyer juif en Palestine se construit et se développe tandis qu’en Europe l’antisémitisme devient dès 1933 une composante essentielle du nazisme au pouvoir.

L’Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure

Un gros travail de reconstruction théorique de l’anarchisme est fait dans les années qui suivent la fin de la guerre. Il s’incarne dans ce grand œuvre impulsé par Sébastien Faure dès 1925. Il s’agit de l’Encyclopédie anarchiste. Publiée entre la fin des années 1920 et le début de la décennie suivante elle a comme ambition d’apporter les lumières et l’énergie qui seront nécessaires à ceux qui « animés de l’Esprit de révolte seront résolus à se libérer ». Il s’agit de regrouper toutes les connaissances que peut et doit posséder un militant révolutionnaire ; de les présenter dans un ordre méthodique, en conformité d’un plan général bien conçu et bien exécuté ; et enfin de les exposer sous une forme simple, claire, précise, vivante, à la portée de tous.

C’est en son sein que l’on va retrouver non seulement le sionisme, par le biais de colonies progressistes mais, hélas, des traces d’antijudaïsme.

A l’entrée Judaïsme on peut lire ceci « Les juifs de France, affranchis par la Révolution française, abandonnent peu à peu ces méticuleuses pratiques. La plupart des jeunes juifs deviennent libres penseurs, socialistes ou anarchistes » jusque là tout va bien puis le lecteur tombe là-dessus : « il y en a beaucoup qui épousent des chrétiennes - surtout si elles sont riches ». C’est signé G. Brocher et ce fut publié au début des années trente.

La notice sur l’antisémitisme sera rédigée par Voline (1882-1945) qui de par son extraction (son vrai nom est Eichenbaum) sait de quoi il parle. Il énonce clairement tout ce qui va rendre difficile par la suite la compréhension du fait juif par les anarchistes. Il reprend à son compte l’affirmation de Reclus disant : « les Juifs constituent, à certains égards, une nation, puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté. Unis par le nom, ils se reconnaissent comme formant un seul corps, sinon national du moins religieux, au milieu des autres hommes ». Voline ajoute « C’est avec un certain sentiment de fierté, de supériorité même, - sentiment parfois trop souligné - que, généralement, les Juifs gardent et portent, à travers le temps et l’espace, leurs qualités... et leurs défauts ».

Si Voline ne qualifie pas d’antijudaïsme l’hostilité immémoriale contre les juifs il reconnait que le terme même d’antisémitisme est récent et que son sens est différent : « Ce terme lui-même surgit à cette époque précisément. Cependant, le mouvement porte aujourd’hui un tout autre caractère. Il a changé d’aspect. Le sentiment religieux n’y joue plus qu’un rôle secondaire et auxiliaire, ou même ne joue plus aucun rôle du tout ».

Il est inutile de paraphraser ce que Voline disait au début des années trente. Il suffit de le citer : L’antisémitisme de nos jours a deux bases. D’une part, il est l’expression d’une nouvelle vague de nationalisme, du chauvinisme le plus écœurant, dont la poussée fut favorisée par les événements de la fin du siècle passé (guerre franco-allemande), ceux du commencement du XXe siècle (guerre russo-japonaise, rivalités et luttes coloniales et économiques entre plusieurs grands pays capitalistes, nouvel élan du mouvement internationaliste et révolutionnaire stimulant les tendances opposées) et, surtout, par la guerre et les mouvements divers de 1914-1918. D’autre part, il est le résultat d’un calcul et d’une action politiques de certains gouvernements qui cherchent ainsi, comme ce fut déjà le cas aux temps lointains, à faire dévier le mécontentement, les colères populaires.

Plus loin dans sa notice il ajoutait cela : L’antisémitisme n’est aujourd’hui, qu’une des faces les plus hideuses du nationalisme le plus bas ; une des manœuvres, un des instruments de la réaction la plus farouche. Il est une des plaies saignantes de notre société en pleine putréfaction. Il est une des manifestations de la contre-révolution en marche qui, profitant de l’ignorance, de l’inconscience des uns, de l’impuissance momentanée des autres, joue sur les plus mauvais instincts pour arriver à ses buts. Voline décédera le 18 novembre 1945 sans avoir pu prendre connaissance de ce qui prit par la suite le nom de Shoah.

C’était avant le nazisme en action. Le régime hitlérien avec ses affidés se chargera de réaliser tout cela et même plus que cela. Un autre auteur de cette Encyclopédie est Camillo Berneri (1897-1937). Il publiera un peu plus tard, en 1935 aux éditions Vita un curieux opuscule intitulé Le juif antisémite . On peut déduire de sa collaboration à l’œuvre commune qu’il avait lu l’article de Voline et que d’une certaine façon il continue cette réflexion sans en être partie prenante, donc avec un certain recul.

Mais qu’est ce que donc un juif ?

Berneri va beaucoup lire pour tenter de comprendre cela. Il a du parcourir l’Encyclopédie de S. Faure qui contient un grand nombre de fois le mot juif (480). A la lecture du livre de Berneri le lecteur s’aperçoit que le juif, en tant qu‘individu comme en tant que concept passe à travers les doigts de l’auteur sans pouvoir s’y fixer. Soixante ans plus tard un sociologue juif, Zygmunt Baumann , qualifiera nos sociétés actuelles de liquides. Dans une interview il explicite son idée en ces termes « Contrairement aux corps solides, les liquides ne peuvent pas conserver leur forme lorsqu’ils sont pressés ou poussés par une force extérieure, aussi mineure soit-elle. Les liens entre leurs particules sont trop faibles pour résister… Et ceci est précisément le trait le plus frappant du type de cohabitation humaine caractéristique de la « modernité liquide ». C’est bien ce qui se passe dans cet écrit.

C. Berneri utilise le biais des différentes attitudes des juifs par rapport au refus de leur judéité pour essayer de comprendre ce qu’ils sont. Pour lui en effet « le Juif n’existe pas mais les juifs sont là ». Il va tenter tout du long de comprendre ce paradoxe. Il va poser la question nationale et reprendre à son compte l’assertion de Reclus « les juifs constituent une nation puisqu’ils ont conscience d’un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté » .

Il va séparer la judéophobie et la haine des juifs : « l’antisémitisme se présente comme une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti-mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Pour Berneri il y a trois catégories, l’anti-mosaïsme (rejet de la loi), l’anti-judaïsme (rejet des juifs) et l’antisémitisme qui est dit-il « une théorie raciste et comme une attitude sociale tandis que l’antijudaïsme et l’anti-mosaïsme sont essentiellement des attitudes théologiques ou philosophiques ». Il ne croit pas à l’existence d’une race juive mais à un fait : « les juifs sont là ! ». C. Berneri va consacrer un chapitre entier de sa brochure à Otto Weininger, philosophe viennois qui se suicida à 23 ans après avoir écrit semble-t-il des ouvrages importants tel que Sexe et caractère qui sera considéré entre autres comme un exemple d’antisémitisme. Converti au christianisme Weiningner considère le judaïsme comme « l’extrême de la couardise. […] Notre époque n’est pas seulement la plus juive mais la plus féminine. […] Comme les femmes, les Juifs collent ensemble, mais ne s’associent pas comme des individus libres ».
Avant de s’attaquer à Karl Marx, Berneri n’oublie pas Proudhon dont il dira qu’il est possible, en se basant sur les écrits de ce dernier, de dire que « Proudhon a été seulement antijudaïque en tant que nationaliste et antimolochiste en tant que socialiste ».

C’est pourtant le théoricien londonien qui va être l’objet d’un règlement de compte pendant 16 pages sur les 100 que contient cet opuscule. Berneri va s’attaquer donc à Marx, tout en prenant un curieux détour : « Je considère Karl Marx comme un antisémite non à cause de ce qu’il a écrit sur les juifs mais à cause de ce qu’il n’a pas écrit et fait en faveur des juifs ». Ayant dit cela il reprochera à certains polémistes de faire de Marx un ancêtre doctrinal en citant hors contexte certains des jugements marxiens, tout comme « James Guillaume, aveuglé par sa haine, a présenté Marx comme un pan-germaniste à la Bismarck. ». Une fois ceci asséné il n’en a pas fini avec le théoricien allemand. Il s’inspire du Karl Marx d’Otto Rühle pour déclarer que « L’évasion du judaïsme de Karl Marx fut due à un complexe d’infériorité dont l’orgueil et l’avidité de succès et de puissance furent les protestations évidentes » Berneri va s’acharner sur Marx dans les pages suivantes. Son réquisitoire commencé page 62 se termine page 78 par cette phrase assassine « Le peu d’importance de la question juive reste pour moi la preuve la plus évidente d’un refoulement mental de son entité sémite. » A la lecture de ces pages il est difficile de faire la part de la critique du supposé antisémitisme de Marx et du désaccord politique propre à un anarchiste.

Nous terminerons par ces quelques phrases qui résument bien la positon de cet éminent militant qui mourra bientôt assassiné par les communistes en Espagne :
« Un juif peut lutter pour l’émancipation juive, mais il ne peut le faire qu’en étant contre la tradition religieuse et nationaliste du judaïsme et contre les tendances petites-bourgeoises qui prévalent chez les juifs »

Les sans-patrie juifs me paraissent particulièrement destinés à fonder les bases de la grande famille humaine. Alors le Juif errant d’hier et d’aujourd’hui sera dans la Terre promise : promise à l’homme par sa volonté d’histoire de liberté et de justice. Ce n’est pas Dieu qui appelle : écoute Israël. C’est la douleur universelle. C’est le monde du Travail qui marche, malgré les fils barbelés des préjugés nationaux et de caste, vers un avenir meilleur ».
Le lecteur aura remarqué tout comme moi qu’aucune référence n’est faite au nazisme qui fait plus que pointer son nez, ( ce texte est paru en 1935) ni au sionisme qui se renforce en Palestine.

Pierre Sommermeyer

Notes :

[1Cf l’Antisémitisme, une contre révolution .

[2Le Congrès de La Haye. Bulletin de la Fédération Jurassienne n°17/18 (15 septembre/1er octobre 1872)

[4Cosmopolitism, antisemitism and populism. Erich haberer in Pogroms : anti-jewish violence in modern russian history Cambridge university 1992

[5JUIFS ET ANARCHISTES Paris, Éditions de l’Éclat, « Bibliothèque des Fondations », 2008, 224 p.

[6GERSHOM SCHOLEM, entre anarchisme et tradition juive Consulté en ligne Février 2018




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.89
Version Escal-V4 disponible pour SPIP3.2