Peuples, nations, ethnies face au fédéralisme

Roland Breton
samedi 14 juillet 2012
par  ps
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Alle Menschen werden Brüder (Tous les hommes deviennent frères), ces mots de l’Ode à la joie de Schiller (1785) dont Beethoven fit la finale de sa Neuvième Symphonie, devenue l’hymne de l’Europe, après celui des Jeux olympiques, expriment l’internationalisme. Cette position universaliste issue de l’ère des Lumières s’incorpora à l’idéologie socialiste qui l’a énoncée à sa façon dans bien d’autre formules s’opposant au nationalisme, instigateur d’hostilité entre peuples et de guerres entre États : « Les prolétaires n’ont pas de patrie » (Manifeste communiste), ou « L’internationale sera le genre humain », etc. Mais, si la lutte des classes doit mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, que devient, d’un point de vue libertaire, la lutte des peuples pour leur émancipation ? N’est-ce qu’un autre produit, secondaire, du système capitaliste, dont il conviendrait de se détourner du fait de ses implications « nationalistes » ?


Aliénation et droit à la différence

Or toute domination, toute exploitation ne tient pas uniquement aux différences de classes. Par exemple, depuis la nuit des temps, au sein de chaque classe, l’exploitation a été aggravée, en fonction des différences de genre (sexe) ou d’âge, et la défense de la cause féminine, comme celle des enfants, des vieux, déborde partout la lutte des classes. Enfin, les différences d’origine ethnique ont été aussi utilisées pour justifier les statuts « à part » (apartheid), la domination politique et une surexploitation économique systématique. La ségrégation, naguère particulièrement marquée en Afrique du Sud ou dans le sud des États-Unis, a caractérisé bien d’autres sociétés, par exemple de la bordure nord du Sahara à l’Inde antique, où le fait d’être compté parmi les gens de couleur a été source d’infériorisation et de surexploitation. Comme innombrables ont été les sociétés qui ont vécu sur la recherche de main-d’œuvre servile extérieure, de l’Empire romain à l’Empire chinois et jusqu’au Moyen âge, où slave est arrivé à signifier « esclave ».

Enfin, nous savons tous ce que le monde moderne a donné d’exemples
de discriminations diverses, plus ou moins raciales, touchant les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie destinés aux « réserves », les sujets à statut d’indigénat, et toutes les catégories pour lesquelles furent bâtis les camps de concentration – et de travail – allemands, français, britanniques et américains : juifs, tsiganes, antifascistes allemands ou espagnols, Américains d’origine japonaise, prisonniers russes non protégés par les conventions de Genève, etc. Comme les discriminations diverses légitimant aujourd’hui les conditions inférieures de vie et de travail, des Arabes citoyens d’Israël, des travailleurs frontaliers palestiniens, des « travailleurs-hôtes » (Gastarbeiter) d’Allemagne, et de tous les résidents « illégaux » des États-Unis à l’Europe et au Japon.

Tous ces exemples illustrent des cas de sujétion politique engendrant leurs propres formes d’exploitation, souvent pires que celles existant entre classes sociales, car plus formalisées en droit. La domination politique d’une société sur une autre, d’un peuple sur un autre, à l’intérieur d’un même empire, d’un même marché économique, ou bien à travers les frontières d’États, engendre des formes particulières d’exploitation économique, doublées d’un système de discrimination politique, auxquelles s’ajoute alors un processus d’aliénation. Les peuples soumis, conquis, annexés, occupés, voient leurs membres non seulement infériorisés comme individus sur les marchés de l’emploi, de la consommation, de l’éducation et de la promotion sociale, mais exclus en bloc et niés en tant que collectivité pour leur spécificité même, leur culture et langue propre, non reconnues, et qu’ils doivent renier. S’ajoute donc à l’exploitation et
à l’oppression aggravées dont ils sont l’objet cette aliénation (en allemand Entfremdung) touchant l’existence tant de leur groupe que de leur personnalité individuelle ; ce qui les amène à être étrangers à eux-mêmes et, pour échapper à cette condition, à s’acculturer au groupe dominant. Toute lutte contre l’aliénation culturelle des peuples et pour la défense de leur existence part de la reconnaissance de la valeur de la biodiversité humaine et du droit à la différence. Et mène à mettre en parallèle, sans les confondre, luttes des classes et luttes des peuples, comme deux dynamiques conflictuelles, distinctes, propres aux deux types d’ensembles humains que l’on désigne de plus en plus comme les formations sociales et les formations sociétales.


Vous avez dit « formations sociales » ?

L’existence des classes sociales est un thème qui est d’autant plus archi-débattu par les écoles de la pensée socialiste qu’il est nié par d’autres pensées. Ainsi, en France, en 1791, la loi Le Chapelier interdit les « coalitions », c’est-à-dire le droit de grève et de se syndiquer, en se fondant sur l’égalité des citoyens. Et, par la suite, la pensée « démocratique », du xixe siècle à nos jours, a contesté volontiers l’existence des classes en ne reconnaissant que les individus, dont les inégalités de richesse et de propriété privée ne seraient dues qu’aux mérites et qualités propres à chaque individu. De même la pensée « communiste » a-t-elle longtemps soutenu qu’en URSS l’abolition des classes avait été réalisée et que la bureaucratie au pouvoir, ne jouissant pas de propriété privée des moyens de production, n’était pas cette nouvelle classe dénoncée universellement. Pourtant chacun voyait qu’elle détenait d’énormes privilèges politiques et matériels ; tant et si bien qu’à l’écroulement du système, les cadres communistes purent s’approprier personnellement une grande partie des entreprises d’État.
Par-delà le binôme simpliste prolétariat-bourgeoisie, les observateurs de la réalité sociologique savent qu’existent ces « formations sociales » qui divisent toute société en couches complémentaires dotées de différents niveaux de propriété et de pouvoir et qui ont des rapports d’exploitation régis par les institutions publiques ou privées. On peut les identifier suivant toute une gamme de terminologies convenant aux différents stades de développement atteints par leur société : paysannat, grands propriétaires fonciers, aristocratie, bourgeoisie, classe ouvrière, Lumpenproletariat, cadres et techniciens, classe moyenne, classe capitaliste, bureaucratie, nomenklatura, etc. Et nous devons être particulièrement attentifs à l’apparition des nouvelles classes, suscitées par les changements
de régime politique et économique. Comme, par exemple, celle des cadres algériens du FLN et de l’ALN dirigés par la « mafia des généraux » qui a mis directement la main sur la gestion des ressources du Sahara et de la rente pétrolière pour mener une vie de luxe en maintenant le peuple dans une misère et une terreur accrues. Ou celle des jeunes « princes » chinois, issus de la bureaucratie communiste au pouvoir, qui dirigent les entreprises montantes, privatisées, ou créées de toutes pièces, en jouant sur leurs cotes en bourse.

La plupart de ces formations sociales, à l’exception, par exemple, des castes indiennes ou des « ordres » français d’Ancien Régime, très précisément délimités, ont des frontières mouvantes que franchissent beaucoup d’individus et de familles passant ainsi des unes aux autres, ce qui permet toujours à certains de nier l’existence des classes sociales. Ce sont donc des « ensembles flous » dotés d’une existence propre et des relations constantes entre eux. Ils subdivisent de façon souple et évolutive toute société donnée en couches et groupes ayant différents styles de vie, pouvoirs, richesses, formations et appétits. Mais l’on arrive néanmoins à les identifier et à bien mesurer leurs assises économiques comme leurs supports politiques. Quitte à ce que chacun évalue différemment le bien-fondé de leur rôle social, voire la réalité de leur existence et de leur maintien au pouvoir, comme de la possibilité de leur élimination. Mais, d’ici là, les sociétés restent bien divisées en formations sociales superposées qui leur sont propres, au sein des systèmes du capitalisme, soit privé et transnational, soit
d’État et national.

Et « formations sociétales » ?

Mais comment définir et délimiter ces différentes sociétés plus ou moins subdivisées en formations sociales ? Elles constituent, en fait, les formations sociétales, car si l’adjectif « social » s’applique à une subdivision de la société, celui de « sociétal » qualifie la société entière. Les formations sociétales sont dénommées peuples, ethnies, tribus, nations, etc., suivant les différentes étiquettes qui peuvent leur être attribuées, soit par auto-désignation, soit de l’extérieur avec plus ou moins de bonheur, de volonté politique ou de condescendance. De même que la sociologie a en principe pour objet d’analyser et de caractériser les pratiques sociales d’une même société, l’ethnologie a pour tâche d’identifier et étudier les sociétés entières (après que l’ethnographie a eu la mission de classer les « autres »). Sociologie et ethnologie, en perdant leurs oppositions traditionnelles d’objets (« nous », les civilisés, ou bien les « autres »), entrent maintenant dans une anthropologie générale visant toutes les sociétés, mais dont le regard passe souvent par le filtre d’approches académiques qui ménagent plus ou moins les intérêts de certaines hégémonies.

Dans quelle mesure une science d’observation reste-t-elle objective, c’est une question qui est partout posée. C’est pourquoi l’ensemble des terminologies ethniques, comme des qualifications appuyées sur l’étude des différentes délimitations d’ensembles humains, leurs traits d’organisation, leurs affiliations ou apparentements, doivent être vérifiées à la lumière du principe d’égalité entre hommes et femmes de toute origine. Mais de même que pour les formations sociales, le vocabulaire et les appréciations touchant les formations sociétales sont rarement innocents et restent entachés d’arrière-pensées politiques, que ce soit dans les médias, l’enseignement ou les discours officiels ou partisans.

De fait, toute approche du phénomène peuple, sous ses différentes appellations, met en jeu, au-delà du simple vocabulaire, toute une série d’analyses sociologiques et historiques interprétées différemment par les observateurs dans le contexte de leurs propres appartenances ethniques, allégeances politico-nationales ou affiliations idéologiques. Quant à l’importance de l’apparition historique des nations, elle est maintenant assez relativisée. Après avoir été replacée dans son arrière-plan symbolique de mythe (Citron, 1980) et psychologique d’identité (Thual, 1995, Thiesse, 1999), la construction nationale est à situer dans les processus institutionnels et leur expression nationaliste au cours des derniers siècles (Chabot, 1986), tout particulièrement dans son lieu d’apparition, l’Europe (Sabourin, 1996), et au même titre que les idéologies antagonistes : fédéralisme (Barthalay, 1981) et pacifisme (Defrasne, 1983). Après plus de trois siècles de conflits infinis et de confusions savamment entretenues, la dynamique peuple-nation-ethnicité reste un terrain de controverses perpétuelles où analyses sociologiques et débats sémantiques pèsent peu face aux partis pris conservateurs en faveur des États-nations (Delannoy et Taguieff, 1991, Wiervorka, 1993) ; voire aux cris de détresse en faveur des pires États contre l’« hydre de l’ethnicité et de l’ethnisme » (Samir Amin, 1994) ; ou d’un pur slogan tel « Vive la nation ! » (Lacoste, 1998). La géopolitique a suscité de nombreuses études et controverses, mais l’ethnopolitique (Breton, 1995) est encore soumise à de profonds tabous instaurés par les idéologies nationales dominantes. C’est pour éclairer cette perspective que l’on peut essayer de voir comment, dans deux grandes langues de culture, l’analyse des faits est difficile à sortir du discours officiel qui a façonné le langage commun.

L’usage français

L’usage français est particulièrement exemplaire pour ce qui est des manipulations et détournements habituels des termes de base, comme des notions élémentaires, applicables aux réalités que sont les peuples. Avec la Révolution, la population du pays est proclamée nation souveraine dans une république « une et indivisible » (formule adjective apparue dans la République de Jean Bodin, en 1576), ce qui va être utilisé pour nier l’existence de toute minorité ethnique sur le territoire hérité de la monarchie et d’y éradiquer tout autre parler que le français, en le marquant de la désignation infamante, intraduisible en aucune autre langue, de « patois », apparentée à patte, pataud, patauger. Cette politique réductrice a été si constante que, de nos jours, l’emploi dans le langage politique des termes « jacobin » et « jacobinisme » ne couvre plus guère, au-delà de l’anti-fédéralisme, que la défense d’un pouvoir parisien hyper-centralisé hostile à toute autonomie. Au fur et à mesure de l’extension du territoire, le dessein fut pareillement d’assimiler les populations annexées, ou dotées de « républiques-sœurs », dont les aspirations fédérales, par exemple au Brabant, en Suisse et aux Pays-Bas, seront piétinées. Cela grâce à la pire innovation de la République – la conscription obligatoire – qui permettait de disposer d’une « chair à canon » en quantité illimitée, alors que les monarchies devaient payer cher leurs mercenaires. Ce qui introduisit la « guerre de masses » des armées « révolutionnaires » étendant massacres, sévices et pillages à un niveau jamais encore atteint... tout en proclamant une ambition de libération universelle. Pour, enfin, avec la transformation de la République en Empire, voir la « Grande Nation », appuyée sur la « Grande Armée », mener, par ses exactions, les autres nations à prendre conscience d’elles-mêmes et à se soulever contre la domination française, depuis l’Espagne de Goya et l’Allemagne de Fichte jusqu’à l’ensemble de l’Europe qui ne put finalement triompher qu’en adoptant aussi la conscription.

Après son échec européen, l’impérialisme français transféra surtout ses ambitions outre-mer où la République « une et indivisible », au nom de sa « mission civilisatrice », nia pareillement les peuples d’Afrique ou d’Asie à qui elle faisait l’honneur de pouvoir accéder à sa citoyenneté, avec des statuts de sujets de seconde zone (« indigénat », « deuxième collège », etc.), et sans jamais reconnaître leurs personnalités de peuples individualisés. D’où les guerres coloniales, de Jules Ferry à Mitterrand, menées au nom de la grandeur d’une république à ambition universelle, par les gouvernements
de gauche comme de droite, et avec l’assentiment quasi total d’une opinion publique convaincue que la vocation historique de la France a toujours été d’apporter la liberté au monde entier. Tout en obligeant les indigènes astreints aux levées en masse à mourir pour cette France sur tous ses champs de bataille, de l’Europe aux autres colonies et sur leur propre territoire ; quitte, ensuite à
les abandonner et les laisser se faire massacrer, comme les harkis algériens. Aujourd’hui, le représentant de la France peut déclarer en 1976 à l’ONU que « le peuple français [...] n’admet aucune distinction établie sur des caractères ethniques et écarte par là même toute notion de minorité ». Pareillement, le Conseil constitutionnel, en 1991, interdit qu’un document officiel invoque le « peuple corse » puisque, par définition, le peuple français est « une catégorie unitaire insusceptible de toute subdivision » ; comme, depuis quelques années, il essaye de s’opposer, avec toute l’opinion jacobine, de l’extrême droite à l’extrême gauche, à l’application en France de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.
En français, le mot nation, d’abord mythifié et sacralisé en l’honneur de quelques peuples exceptionnellement élus par leur rôle historique hors du
commun, est maintenant étendu à toutes les entités géographiques ayant accédé
à la souveraineté, c’est-à-dire aux
moins de deux cents États-nations (190 membres de l’ONU, plus quelques non-membres). Ce qui, en fait, le voue à désigner des constructions politiques plus que des collectivités humaines, comme c’est le cas avec l’Organisation des Nations unies dont la Charte (1945) commençait par « Nous, peuples des Nations unies... » à l’image du préambule de la Constitution américaine de 1787, « Nous, peuple des États-Unis... » Alors qu’en français, le terme peuple ne serait applicable à des ensembles mineurs que hors du territoire « national » français, tandis que, les vocables tribu, horde, bande, peuplade, etc., utilisés par exemple dans des contextes africains, asiatiques, nord-américains, etc., ne peuvent être généralisés à d’autres groupes ethniques car prenant une couleur nettement péjorative.

Le néologisme ethnie fut lancé dans les années 60 comme un terme à appliquer à toute communauté humaine réelle fondée sur une unité de culture, d’usages, de vie en commun en un territoire donné et ayant éventuellement, mais non nécessairement, une origine commune (Héraud, 1963, Breton, 1981). Il est très utile comme désignation neutre et objective dépourvu des connotations sacralisantes ou déstabilisantes et contestatrices de « nation » ou « peuple », tout en pouvant convenir à chacun de ces ensembles reconnus comme tels. Il s’emploie ainsi au Québec, en Belgique, en Suisse ou en Afrique ; mais dans l’usage courant, si l’on demande à un Français quelle est son ethnie, la réponse conventionnelle sera qu’il n’appartient à aucune obscure ethnie mais à la radieuse nation, élue pour apporter la liberté à l’humanité et en intégrer les meilleurs éléments. Et le fait est que la France est le pays dont la population est une des plus cosmopolites par ses origines, puisque au xxe siècle y ont été assimilés le plus d’immigrants, à part les États-Unis. Et cette république « une et indivisible » est aussi le dernier pays à conserver des « confettis d’empire » autour du monde, dont les départements d’outre-mer, ajoutés, en encadré, au bas de la carte de l’Europe figurant sur tous les billets en euros, plus les territoires d’outre-mer, dotés, par la Constitution de 1958, du droit à l’indépendance, et qui ont reçu différents statuts d’autonomie.

L’usage russe

La terminologie soviétique engendra d’autres aberrations, mais dans le dessein, inverse, de récupérer la notion de diversité recouverte par le concept de nationalité. Concept qui, en français, n’a plus guère de sens autre que celui de citoyenneté, c’est-à-dire de nationalité de papier, celle que l’on exhibe avec sa carte d’identité et qui a été conférée d’un coup de tampon, et ne provient pas forcément de caractères individuels propres, ancestraux ou communautaires. Et plus du tout la réalité des groupes humains qui, par exemple au xixe siècle en Europe, revendiquaient leur indépendance ou leur unité, comme l’évoque toujours le « principe des nationalités » des manuels scolaires. En russe, aux mots d’usage courant peuple (narod) et nation (nacia), la nomenclature soviétique ajouta l’usage officiel de celui de nationalité (nacionalnost) comme caractère identitaire de chaque individu, figurant sur ses papiers (en cinquième position sur le passeport intérieur, la propiska), distinctement de sa citoyenneté (grajdantsvo). Et, parallèlement, les différentes nationalités reconnues comme entrant dans la composition de la population soviétique restaient classées hiérarchiquement en trois catégories définies par des termes évoquant leur développement : nation, « titulaire » d’une République soviétique, ou narodnost (néologisme plus ou moins équivalent à ethnie), titulaire de république, région autonome ou arrondissement national, et communauté ethnique (ou groupe ethnographique) dépourvue d’entité territoriale. Toutes catégories de nacionalnost, éventuellement baptisée aussi narodnost, entrant dans la définition par Staline (le Marxisme et la question nationale, 1913) de la nation comme « communauté stable de langue, de
territoire, d’économie et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture » et étant pareillement couvertes par le vocable savant ethnos utilisé par les ethnologues soviétiques.

D’où le caractère délibérément affiché comme multinational de l’État soviétique et de certaines de ses copies plus ou moins fidèles, telles la Yougoslavie
ou la Chine. Mais, sans empêcher la prépondérance de fait, politique et linguistique, de l’élément russe, numériquement majoritaire et présent sur tout le territoire. Ce qui entraîna, vers la fin du régime, par le jeu vanté officiellement du « rapprochement » (sblijénié) et même de la « fusion » (sliyanié) entre ethnies,
l’invocation de l’apparition, tellement attendue, à défaut de la « nation soviétique » évoquée en 1964, de celle du « peuple soviétique » (Brejnev, 1978), réalité théoriquement « interethnique » (mejnacionalny, néologisme opposé à mejdunarodny, « international ») ; comme était déjà officiellement désignée la
langue russe, par ailleurs qualifiée de « mondiale » (mirovoï). Mais réalité « interethnique » fondamentalement russifiée, car chacun de ses membres était supposé avoir le russe comme « deuxième langue maternelle » (!) à défaut de seule langue maternelle.

Les événements qui suivirent 1989 ont démontré qu’il n’en était rien et que c’était là une simple aspiration hégémonique comme tant d’autres, puisque les quatorze « nations » dotées d’une république à part entière (RSS) se précipitèrent toutes vers la souveraineté et acquirent l’indépendance. Mais non les Tchétchènes qui, en tant que simple narodnost n’avaient qu’une république autonome (RSSA) et payent aujourd’hui chèrement cette demande jugée exagérée. La Constitution de 1993, proclamée au nom de « Nous, peuple multinational de la Fédération russe... », édicte, en son article 3, que « le peuple multinational est détenteur de la souveraineté... » Tandis que l’adjectif employé pour qualifier le niveau de la Fédération de Russie n’est pas « russe » (rouski), qui reste un terme réservé à une ethnie et sa langue, mais « russien » (rossiiski) qui signifie « de Russie » et s’applique notamment à tous les citoyens membres des autres nationalités. Et enfin, dix ans après l’écroulement de l’URSS, l’appartenance à toute nationalité, a disparu du passeport intérieur.

Des communautés réelles vivantes et individualisées ?

En prenant les exemples de l’usage des mots peuple, nation, ethnie, etc., et de leurs équivalents en d’autres langues et contrées, on arriverait à de semblables ambiguïtés et divergences d’acception, dues à des parcours historiques, politiques et idéologiques propres à chaque pays, mais, en général, tous marqués plus ou moins de tentations hégémoniques, nationalistes, impérialistes, colonialistes qui laissent leurs traces dans le langage comme dans l’approche conceptuelle.

Il en serait ainsi en anglais, allemand et dans les autres grandes langues de
culture, anciennes ou vivantes, issues de nations qui ont marqué les relations internationales et à travers lesquelles certains ont prétendu donner des leçons au reste du monde Peut-être les langues moins répandues des communautés ethniques plus modestes, moins ambitieuses, permettraient-elles un accès plus direct à l’objectivité ? Pour l’instant, on est bien obligé de dénoncer l’instrumentalisation des termes dans les usages nationaux et internationaux et de rester sur ses gardes quant à leur choix par les différents acteurs politiques, médiatiques ou académiques. En prêtant néanmoins plus d’attention, de compréhension et d’indulgence au langage des opprimés, pas toujours aussi soigneusement codifié que celui de leurs oppresseurs bien installés dans la vie officielle et ses discours.

Si, par principe, nous n’avons pas de patrie et rejetons d’emblée tout nationalisme, pouvons-nous considérer des groupes humains comme méritant d’être pris en considération en tant que tels, comme des portions de l’humanité à défendre ? Car un tel point de vue peut être écarté comme particulariste, comme faisant obstacle à une position universaliste menant à adopter l’antique adage cosmopolite latin Ubi bene, ubi patria (Là où on est bien, là est la patrie), et à prendre le monde entier comme seul horizon valable. Mais, si chacun doit rester libre de changer de pays, de langue, de culture et d’attachements divers, en fonction de ses goûts et aptitudes et des contraintes à fuir, il n’en reste pas moins que tous les individus naissent et, généralement, restent localisés dans des environnements géographiques et sociétaux donnés, qui les ont formés en leur léguant un certain type physique, une langue, une culture, une vision particulière du monde et des pratiques sociales propres. Et l’analyse globale de cette diversité humaine, comme de chaque collectivité la constituant, n’est pas destinée à flatter telle ou telle d’entre elles et à en faire un modèle à propager, mais, au contraire, à les décrire comme des exemples parmi tous les autres. À l’inverse de la pensée nationaliste, dont le propos est d’élever tel ensemble humain au-dessus des autres, systématiquement dévalués, qu’ils soient voisins, adversaires ou « indigènes », et tous destinés à être combattus et soumis.

Décrire objectivement la diversité de l’humanité est précisément ce que tous les nationalismes, impérialismes et colonialismes ont toujours contrecarré. Cet inventaire de l’humanité reste encore à faire. Par exemple, sur le plan des langues, on ignore combien de langues vivantes cohabitent actuellement, et les spécialistes de la question donnent des nombres variant entre 5 000 et 10 000... Or, toutes les analyses convergent en soulignant que l’indice capital d’identification de tout ensemble ethnique est bien sa pratique linguistique qui véhicule et exprime la culture, les traditions et la conscience communes. Pour les autres données de l’ethnologie comparée, l’incertitude est analogue, et ni l’Unesco ni aucune institution internationale ne sont astreintes à pallier les négligences voulues des États. Ce qui veut dire que nous ne disposons encore d’aucune identification, classification, localisation et estimation démographique exhaustive de notre humanité. Et que chacun peut estimer comme valable ou dérisoire tel ou tel critère pour caractériser l’appartenance à une communauté ethnique. Mais ce qui fait la loi, sur le plan scientifique comme politique, reste la volonté générale de réduire la diversité humaine à celle des États-nations existants, c’est-à-dire aux quelque deux cents pays ayant accédé à la souveraineté internationale.

Le découpage géopolitique du monde

Le tableau du monde utilisé par le discours politique, les médias et les manuels d’enseignement donne une vision simpliste et très déformée de la réalité, car les constructions politiques actuelles, toutes issues de certains traités plus ou moins récents, ne sont que des ensembles historiques transitoires voués à des évolutions qui, sans cesse, font surgir d’autres États ou amènent de nouvelles unions. Ce tableau géopolitique n’a jamais été stable : il n’est à tout instant que le reflet temporaire de la réalité ethnique permanente et sous-jacente, aux prises avec les derniers rapports de force entre États, comme à l’intérieur de chacun d’eux. Les « pays » dont on enseigne l’existence n’ont, sauf les îles, en général aucune consistance dans la géographie physique. La géographie officielle n’est que celle des États, créations partout en discordance avec l’environnement physique et, généralement aussi, avec les aires ethnoculturelles. C’est la discordance de ces trois trames de limites spatiales – géopolitique, géophysique et anthropologique – que l’on doit partout garder à l’esprit pour relativiser l’importance exclusive conférée au découpage en pays et patries, purement conventionnel et remontant rarement à plus d’un siècle. Mais découpage présenté comme naturel, éternel, incontournable et générateur des seules solidarités humaines valables devant aller jusqu’au sacrifice de la vie de chaque citoyen.
Et nous ne pouvons oublier que la dynamique des États, en permanence confrontée aux aspirations des peuples, a été fondée sur tous les procédés de domination et d’oppression politiques, d’exploitation économique et d’aliénation culturelle : c’est l’histoire inhumaine (Richard, 1992) due à l’État criminel (Téron, 1995). Ainsi le génocide (destruction physique d’un peuple, arménien, juif, tsigane, etc.), la déportation (des Tchétchènes, Tatars, etc.), le nettoyage ethnique (des terres des Bosniaques musulmans, des Kosovars albanais, etc.), l’ethnocide (destruction de la culture des peuples tels les Amérindiens) et le linguicide (éradication des langues, telles celles des sommets de l’Hexagone français) ont visé à réduire la diversité humaine au profit de quelques nations en position de pouvoir. Ni que les systèmes étatiques, impérialistes et colonialistes, ont profité à des peuples entiers, ayant édifié un État pouvant être par ailleurs démocratique mais qui, à sa frontière, ou outre-mer, pouvait exploiter sans limite des peuples entiers en les aliénant complètement. Exploitation et aliénation qui bénéficiaient directement aux colons mais, indirectement, à tous les membres du peuple dominant, consommateurs d’un marché privilégié et titulaires d’un statut de supériorité.

Ce que la solidarité humaine doit prendre en compte n’est pas le simple bilan géopolitique actuel mais, au contraire, la perpétuelle résistance et lutte pour leur émancipation de toutes les communautés humaines, qualifiées de « nationales », « ethniques » ou autrement, à travers le monde. L’état réel de l’humanité repose sur l’identification de ces milliers de communautés vivantes dissimulées par la force des deux cents États et donc sur « la force des faibles » (Caratini, 1986). C’est la connaissance détaillée de cette situation actuelle des formations sociétales réparties sur trois niveaux, ceux des « nations » souveraines, des quelques « peuples » minoritaires reconnus comme tels et bénéficiant de statuts variés d’autonomie et, enfin, des innombrables autres minorités ethniques non reconnues. La diversité culturelle aussi bien que physique de l’humanité est un produit de l’évolution analogue à celui de la biodiversité multipliant les espèces. Le danger de notre époque est qu’une mondialisation incontrôlée laissant libre cours à la puissance de certains intérêts économiques et étatiques amène certaines sociétés, comme certaines espèces, à la disparition.

La lutte des peuples

L’identité des communautés réelles, des ethnicités conscientes d’une culture d’une langue et d’un territoire propres, est constamment niée par le discours
des États qui rejette les concepts identitaires, communautaires, ethniques en essayant de leur conférer un aspect répulsif de particularisme dérisoire et dangereux, issus d’idéologies « communautaristes », « ethnicistes », ou « tribaliste », en un mot rétrogrades, opposées à la grandeur immaculée et incontestable des « nations » consacrées. En taxant même leur revendication et combats de « nationalistes », alors que l’on est bien forcé d’y voir l’expression de luttes défensives de libération nationale. Et en réduisant ces luttes de minorités pour leur reconnaissance et leur émancipation à des combats « terroristes ». Alors que, même si l’on a une préférence pour les formes non violentes de lutte, l’on doit constater que, face aux répressions impériales armées, les combats de libération nationale livrés par des résistants sans uniforme ont été ni plus ni moins criminels que ceux des corps en uniformes, et que la plupart des animateurs de ces luttes, depuis Charles de Gaulle jusqu’aux principaux leaders arabes, israéliens, africains et autres, avaient tous été traités de « chefs terroristes » par les divers dominateurs.

Alors que ce sont les États qui ont inventé le terrorisme à une grande échelle et que ce sont eux seuls qui ont systématiquement pratiqué l’extermination, l’expulsion, la déportation, l’asservissement. Par exemple à travers ce Nouveau Monde tant convoité dont les « indigènes » (« peuples de l’Inde »), après avoir été, non sans mal, reconnus comme humains, ont été réduits en servitude économique, politique et culturelle ou enfermés dans des « réserves » ou « réductions ». Mais, en Europe même, qu’ont fait Anglais et Écossais en Irlande ? Si ce n’est, par le système des « plantations », d’avoir, pendant trois siècles, colonisé les terres des Irlandais pour les repousser vers la mer, le servage, la famine et l’émigration en niant leur existence jusqu’au xxe siècle ; pour, ensuite, sur le territoire conservé en Irlande du Nord, leur refuser jusqu’en 1973 un droit de vote égal. Faut-il s’étonner que maintenant les personnalisables – enseignement, santé, aide sociale, etc. –, particulièrement dans les régions mixtes, comme Bruxelles où les autres domaines – transports, travaux publics, etc. – sont gérés par la région. Et la Constitution stipule : « La Belgique est un État fédéral qui se compose de communautés et de régions. »

Le fédéralisme mondial, espoir du xxie siècle

La fin de la lutte des classes implique la disparition des formations sociales antagonistes comme condition à l’éradication de l’exploitation économique des unes par les autres. Différentes formes de fédéralisme entre organismes économiques et sociaux ont été conçus, notamment depuis Proudhon (Du principe fédératif, 1863), pour transformer les rapports humains de production, distribution, consommation. Mais la fin de la lutte des peuples peut difficilement impliquer la fin des peuples comme préalable à l’élimination de la domination politique des uns par les autres. Autant il est difficile d’imaginer la survie des classes dans leur entente mutuelle, autant celle des peuples peut être aisément conçue dans le fédéralisme territorial et culturel. À moins d’imaginer l’unification de l’humanité en un seul peuple ayant une seule culture, l’avenir à construire est donc bien celui d’une humanité diverse, mais en paix, où peuples, nations, ethnies vivraient dans l’égalité et l’entente. Si le xxe siècle a connu l’apogée des affrontements entre États-nations issus de l’Europe, on peut espérer que le xxie siècle, par contre, sera celui de la disparition du nationalisme et de la fin de l’ère des États souverains, intégrés dans une couverture progressive de la planète par des structures fédérales supranationales à l’image de celles initiées en Europe.
La mise en place, dans la sphère politique, d’une telle trame fédérale a donc pour principal objet, en rognant sur la souveraineté des États, de décharger ceux-ci de leurs pouvoirs excessifs dans deux directions : d’une part, vers les niveaux supérieurs, continental et mondial et, d’autre part, vers le niveau inférieur, régional ou minoritaire. Cette répartition se faisant en application du principe fédéraliste de subsidiarité, ou de proximité, qui spécifie que toute capacité d’action doit être assumée au niveau le plus proche des citoyens et transférée à un niveau supérieur uniquement si les instances inférieures ne peuvent les assumer isolément. Cette remise en ordre générale de la carte du pouvoir politique dans le monde doit donc se traduire par le dessaisissement de la puissance exorbitante des États au profit des structures tant supranationales que sub-étatiques. Les structures supranationales sont seules en demeure de lutter contre la mondialisation économique sauvage reposant sur les appétits des firmes capitalistes transnationales. Et les structures sub-étatiques sont seules capables d’exprimer la variété des aspirations de toutes les unités vivantes de l’humanité. Quant aux structures du niveau national, elles pourront assurer encore quelque temps, mais dans un rôle intermédiaire, ces pouvoirs dont elles ont tant abusé mais auquel tant d’esprits restent attachés.
Unité planétaire de l’humanité, intégrations régionales par continent ou sous-continent et aménagement intérieur des États selon leurs composantes humaines réelles sont des objectifs qui, au xxie siècle, ne paraissent plus irréalistes et hors de portée. Mais il convient de rappeler qu’il ne s’agit en cela que d’une recherche de l’harmonisation des relations politiques entre peuples visant à mettre fin aux conflits nationaux. Autre chose est la recherche de l’élimination des systèmes d’exploitation économiques, pour laquelle des solutions fédéralistes et d’autonomie (mutualisme, autogestion, communalisme, etc.) sont aussi à mettre en place. À l’ère de l’inéluctable mondialisation (globalization),
le jeu du capitalisme transnational, comme de celui des États impérialistes qui le servent, doivent pareillement être régulés par l’intervention des peuples du monde opposant leur conscience et leur volonté à l’appétit de gain immédiat et au mépris de la vie de l’humanité, comme de l’environnement planétaire, qui caractérisent le capitalisme et l’impérialisme. C’est cela la révolution mondiale tant attendue des communautés et de la raison sur l’irresponsabilité des entreprises et des États, qui n’ont cessé de jouer de la violence et du dédain de l’autre pour mieux l’asservir et nier sa personnalité.

Roland Breton