Violence..institutionnelle,frontières mentales et pouvoir en milieu militant

PhilippeCoutant
mercredi 15 juin 2016
par  ps
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1. Le « tiers symbolique »

Dans une perspective anthropologique, il est généralement admis que c’est par la loi et ses interdits que l’on devient humain. De ce point de vue, la notion de « tiers symbolique » est une nécessité pour l’humanité. Notre évolution est devenue culturelle. Lévi-Strauss nous l’a indiqué :

« Toute culture peut être considérée comme un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se situe le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion »

2. Pierre Legendre, quant à lui, nous propose une interprétation originale. Elle s’appuie sur la psychanalyse pour rendre compte du droit. Pour cet auteur notre culture a pour rôle d’instituer la vie :

« Le monde est généalogiquement organisé et la généalogie est un savoir de conservation de l’espèce humaine, un savoir qui permet à l’homme d’habiter l’Abîme.

Nous donnons figure humaine à l’Abîme, en l’appelant naître et mourir. »

« Il est dit partout dans l’humanité, que l’homme doit se séparer ; il lui est infligé comme loi de l’espèce la douleur d’apprendre la limite, la nécessité d’une mort qui n’est ni le meurtre de soi, ni le meurtre d’un autre. »

3. La violence institutionnelle, comprise comme le respect de certains interdits : inceste, parricide, matricide, infanticide, cannibalisme, meurtre, torture, etc., est à la base de notre humanité.

La violence institutionnelle serait donc, en partie, ce qui institue l’humain par la violence de l’interdit, de la loi.

D’un autre point de vue, Leroi-Gourhan arrive à la même conclusion. À propos de l’outil et du langage, il parle de « la mise hors de soi » ou de « prises de distances » :

« Toute l’évolution humaine concourt à placer, en dehors de l’homme ce qui, dans le reste du monde animal, répond à l’adaptation spécifique. Le fait matériel le plus frappant est certainement la « libération » de l’outil, mais en réalité le fait fondamental est la libération du verbe et cette propriété unique que l’homme possède de placer sa mémoire en dehors de lui-même, dans l’organisme social. »

4 .Cette façon de fonctionner est devenue une structure du psychisme humain, elle est nommée « tiers symbolique » par la psychanalyse.

La double articulation du symbolique

Dans la transmission de ces ensembles symboliques il existe deux plans : le niveau personnel et le niveau collectif. Selon Eduardo Colombo, il s’agit d’une double articulation du symbolique :

« Nous appelons première articulation la relation qui s’établit entre la représentation, la chaîne signifiante et les objets du monde personnel d’un individu. Elle configure l’ordre symbolique et insère l’individu dans la signification. Dans la seconde articulation, il s’agit d’une opération du pouvoir qui, reliant la règle abstraite à la loi, organise un champ de force au niveau de la signification : cette articulation institue la domination. »

5. La mise en perspective de la loi symbolique avec l’histoire réelle de l’humanité montre que la loi est à la fois loi des pères et la loi des dominants (États, royauté, mandarins, chefs en tout genre). De fait, l’institution a toujours été un outil de domination.

Il est possible de distinguer deux types de violence institutionnelle :

1.La violence institutionnelle de la domination, celle que nous connaissons partout dans le monde, celle qui motive nos luttes et à laquelle nous nous affrontons depuis longtemps.

2. Il existe un autre type de violence institutionnelle, il s’agit de la violence institutionnelle de nos regroupements militants. Pour exister comme sujet politique, nous créons des institutions collectives. Nous les nommons groupes politiques, collectifs, comités, associations, etc. Nous savons qu’il n’existe pas de sujet sans institution, même si nous savons également que trop d’institution tue le sujet. Le sujet politique libertaire, qu’il soit individuel ou collectif, n’échappe pas à la règle, il a besoin d’une institution pour exister. La notion d’institution désignant ici à la fois le processus d’institutionnalisation et son résultat : les regroupements militants.

La loi existe dans la militance

Nous, libertaires, sommes des humains, et comme tous les humains nous sommes inclus dans le fonctionnement anthropologique général. Dans nos collectifs militants il existe des lois, des règles, des jugements, des condamnations, des codes et des normes de comportement, etc. C’est au nom de lois que nos interdits et nos condamnations s’exercent. En général le mot « loi » n’est pas admis et employé, on y préfère le mot « politique ». Mais il est indéniable qu’il existe des évaluations, des jugements sur les activités, les comportements ou les thèses. Souvent les libertaires affirment ne pas avoir de règles ou de lois, mais notre façon de condamner prouve que nous avons des valeurs, des éléments de référence pour argumenter nos jugements. La règle ou la loi peut être exprimée et clairement explicite ou rester en partie non dite et inconsciente. Examiner nos lois et nos règles permet d’en comprendre la nécessité et le fonctionnement, mais permet également d’en étudier le bien-fondé. Ceci nous aidera à les faire évoluer dans un sens qui conviendra mieux à l’idée que nous nous faisons de l’humanité.

2. L’existence de frontières mentales

Pour dévoiler ce fait, on peut partir de la question de l’identité ou considérer nos praxis comme des systèmes symboliques, des ensembles culturels. Les chapelles militantes sont nombreuses, le sens commun militant d’un groupe, d’un courant tend à se déterminer par rapport aux autres groupes ou tendances. Le rôle de la différence permet de comprendre comment nos identifications fonctionnent. Exister par la différence, c’est valable pour tout le monde y compris pour nous libertaires. Le besoin d’identité et de sens dans un monde vide et absurde est très fort. La politique libertaire donne une bonne image de soi et un sentiment de différence par rapport au commun des mortels. Ainsi nous accédons à une valorisation symbolique forte. Nos idéaux concernent le bien de l’humanité que nous nommons généralement : communisme libertaire.

Si nous militons, c’est aussi pour exister par nous-mêmes et pas seulement pour les autres. De ce point de vue, ceux et celles pour qui nous prenons fait et cause sont d’excellents prétextes à nos besoins existentiels.

Constater l’existence des frontières mentales entre les libertaires et les autres ou entre libertaires permet de rendre compte de la pluralité des mondes. Cette pluralité est une réalité aussi dans la militance : terrains de lutte différents, organisations multiples, situations géographiques particulières, etc.

L’individualisme et les affinités électives sont complémentaires.L’individualisation est une des bases de notre vie dans le capitalisme contemporain. Deleuze et Guattari nomment cela : déterritorialisation. L’ambiance générale valorise l’individu pour que les marchandises et le spectacle continuent de circuler et de se reproduire. Dans ce contexte de sérialisation, l’individualisme est une donnée importante. Pour exister, nous avons besoin de nous lier aux autres humains et de nous regrouper. La notion d’affinités électives est une façon de rendre compte de ce besoin humain. Nous rencontrons le phénomène de regroupements de multiples façons, en politique, mais aussi dans beaucoup de domaines, notamment celui des loisirs. Ce fait amène Mafféslsi à dire que l’individualisme est en déclin dans les sociétés de masse. Pour lui, la tribu ou la néo-tribu montre que cet individualisme est en perte de vitesse dans notre contexte actuel. Je pense au contraire que le néotribalisme se développe parce qu’existe l’individu, que c’est une nécessité pour l’agrégation des individus atomisés, déterritorialisés par le système capitaliste.

Peut-on échapper aux institutions totales ?

Une institution totale est un lieu où tout est lié et qui fonctionne un peu comme un monde clos, même si cela échappe parfois à ses membres. Cette notion nous vient d’Ervin Gofmann dans son travail sur l’asile psychiatrique. Nos institutions totales à nous libertaires, ce sont des réseaux de vies, nos réseaux militants. Le mélange des affects avec la politique est caractéristique de beaucoup d’institutions totales, en particulier celles de notre militance.

On doit admettre que l’existentiel est fortement présent dans nos collectifs. Nous militons ensemble, nous buvons des coups ensemble (c’est assez courant), nous causons, nous mangeons ensemble, nous chantons, nous faisons la fête, etc. Les activités ludiques se conjuguent au militantisme, des relations affectives fortes se nouent, nous sommes bien ensemble, dans ce contexte les déchirures prennent souvent un aspect dramatique, etc.

Un autre caractéristique est à relever : l’importance des mythes pour se donner une légitimité. Les références historiques sont développées comme des grands récits qui nous installent dans l’histoire de l’humanité. Ces grands récits essaient de répondre à la question de l’origine. La difficulté à ce propos c’est que ces mythes tiennent souvent lieu de formation théorique. Dans ce cadre, la culture libertaire possède ses petits mondes séparés les uns des autres.

Les frontières mentales et les territoires organisationnels sont à relier aux constats suivants :

– Il est difficile d’exister de façon autonome et originale dans cette société où tout est marchandise et spectacle. Créer des territoires existentiels, c’est, entre autres, le rôle que jouent les organisations libertaires.

– Les organisations se sentent souvent propriétaires des idées, et elles tendent à perdurer pour elles-mêmes. L’aspect identitaire est souvent très développé dans nos groupes.

En cas de conflit, la violence des mises à mort symbolique est réelle. Le maintien des frontières mentales peut conduire à la mort mentale si le flux des idées ou si l’organisation fournit seule le prêt-à-penser et le cercle des relations humaines.

3. Le pouvoir en milieu militant

Il existe même s’il n’est pas souvent nommé ou admis comme tel. La notion de chefferie employée pour décrire les sociétés africaines ou dites primitives est valide pour le monde militant.

Le pouvoir prend de multiples formes.

Le plus courant dans la praxis militante c’est le pouvoir charismatique. Mais il peut être organisationnel (le contrôle des appareils), informationnel (la maîtrise des informations), ethnique, urbain, générationnel, centraliste, financier, technique, parisien, symbolique. On peut observer le poids important de l’« aura » acquise par la participation à certains événements historiques comme 36 en Espagne, ou Mai 1968 en France. On peut vérifier le prestige dû à la position d’intellectuel reconnu, également à la valeur de l’origine sociale : la classe ouvrière en particulier. Il est aussi possible d’observer l’autorité que confère l’origine familiale et notamment le lien avec les grands ancêtres. Il est possible de remarquer le respect que procure le fait d’avoir été victime de la répression, etc. Tout ceci donne un label difficile à contester, parfois incontestable.

L’argument d’autorité n’a pas qu’une seule forme. L’existence de féodalités dans le milieu libertaire n’échappe à personne, et personne ou presque n’en parle évidemment. Si on parle, c’est en catimini, et ceci ne fait qu’amplifier le malaise. Étonnant comme au nom de la « cause » on fait silence !

Son lien avec le machisme

La question : « Qui fait quoi ? », montre rapidement la réalité du pouvoir en milieu militant. Pour s’en rendre compte il suffit d’observer nos mœurs militantes avec un tout petit peu d’attention :

– Qui dirige dans les groupes politiques ?

– Qui parle dans les débats ?

– Dans les initiatives militantes et les réunions qui prend majoritairement des notes ?

La solidarité entre les pouvoirs militants et le machisme semble bien être une caractéristique majeure de notre vie politique.

Le rapport à « la » vérité cause bien des soucis

La question de la vérité est un enjeu puisque c’est en son nom que nous disons que nous avons raison et que les autres ont tort, que les autres sont des mauvais. La volonté de vérité est dénoncée par Nietzsche. La posture de nos groupes militants peut se comparer à celles des prêtres relevée par ce philosophe illuminé de poésie. Son ressort, c’est le ressentiment. Ce sentiment est à la base du pouvoir des prêtres ou des chefs qui proposent une vérité aux humains faibles que nous sommes. Ces vérités, comme la morale ancienne ne sont qu’un camouflage pour la réalisation des passions tristes des humains, ce qui empêche le développement de la puissance humaine véritable. Nietzsche nous rappelle que

« les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elle le sont. » 6

Nous ne devons pas oublier que Zarathoustra énonce que Dieu est mort, le monde est désenchanté et nous sommes condamnés à vivre dedans.

Les tentatives de promouvoir la vérité seule et unique comme les tentatives d’enchanter à nouveau le monde sont vouées à l’échec. Les organisations politiques proposent souvent une clôture sur l’Un et la prétention à « la » vérité est une figure de la fermeture puisqu’il est inutile d’aller chercher ailleurs, nous avons tout sur place et dans le groupe, il n’est pas nécessaire de s’interroger sur nos thèses et nos pratiques parce nous avons la vérité.

La vérité autorise beaucoup de choses, elle justifie nos actes militants. La ligne juste, la pureté politique sont des figures de cette vérité. La position des humains qui pensent être porteurs de la vérité leur permet de transformer leurs croyances en certitudes. Être porteur de la vérité donne le droit de se sentir en bonne position, d’avoir le beau rôle. Le passage de la théorie à la pratique, le passage à l’acte est facilité parce qu’on a raison. La vérité est un bien précieux, parfois magique, qu’il faut garder à tout prix, quitte à construire toutes sortes de délires pour s’arranger du réel.

La notion de croyance.

Elle permet de se rassurer sur ses certitudes. Elle n’est pas seulement liée aux cercles religieux. Elle est présente dans nos mouvements, ce n’est pas une réalité exceptionnelle, elle est banale et très répandue. Elle n’est pas admise comme telle, elle se vit comme « vérité ». Bien sûr, il n’y a pas de transcendance dans la culture libertaire, mais la croyance est là en nous et dans nos ensembles symboliques. La cohérence des idées entre diverses sphères mentales permet d’inclure notre soif d’absolu, notre besoin de plénitude dans un ensemble, dit de vérité, où l’articulation de divers champs fait bloc pour légitimer nos idéologies. Il est exact que dans ces ensembles il existe de nombreux points déjà démontrés et vérifiés. Parfois, le fait de questionner un petit point de détail de cette prétendue vérité peut mettre en danger l’ensemble du regroupement. Ce phénomène explique la violence des réactions devant la mise en cause de certaines affirmations. Les accusations de trahison sont courantes dans notre milieu.

Je ne pense pas qu’il existe une position plus éclairée qu’une autre, il n’existe pas de vérité absolue. Nos vérités sont toujours relatives, situationnelles et temporaires. Je pense qu’il est nécessaire d’encourager l’attention au doute, à la réflexion, aux confrontations, à la curiosité et à l’ouverture, toutes choses qui peuvent tempérer les dérapages commis au nom de la vérité.

Le danger de la confusion entre individu et personne,

entre sujet et organisation.

La notion de sujet politique est une question difficile. Il me semble judicieux de se poser la question de savoir si nous ne confondons pas trop souvent sujet et organisation sur le plan collectif, comme nous confondons souvent sur le plan individuel individu et sujet.

Je pense que le sujet est une instance où le désir permet la liberté et la décision. Je ne reprends pas la notion de sujet au sens où la philosophie classique le définit : volontaire, conscient et rationnel. Ma référence est celle d’un sujet qui se sait limité, fragile, traversé par la violence, l’incertitude, lié à l’inconscient personnel, à la pensée sociale du moment, pétri par le langage, institué par la loi, contraint par la domination, fait de chair et de sang, mais aussi d’émotion, d’imaginaire et de symbolique, de liens avec les autres humains, plongé dans une histoire personnelle et collective pas toujours très facile à assumer. Ce sujet a le souci de l’être et pas seulement de l’avoir. Il peut accepter l’événement et décider en situation, agir pour viser un impossible (au sens où la nouveauté provoque toujours une rupture dans le réel). Le sujet ainsi pensé est imprévisible, erratique et éphémère.

Croire que nos regroupements politiques sont toujours des sujets est un leurre dangereux. Ceci ne veut pas dire que nous n’avons pas besoin de collectifs militants. Au contraire, ce sont des éléments importants qui peuvent agir sur la condition de possibilité de la praxis libertaire. Le souci de pureté affiché assez souvent est nuisible. Il permet l’exclusion, l’isolement dans une position élitiste et méprisante pour les autres. L’organisation politique, conçue et vécue de façon classique, est un exemple d’institution qui a ses exigences propres. Comme d’autres institutions, elle a besoin d’un système de pouvoir et d’obéissance afin de fonctionner et de durer, quels que soit les aléas de la vie politique. De mon point de vue, le sujet individuel ou collectif est lié au désir, ce qui produit un fonctionnement qui ne vise pas spécialement la durée. Alors, le sujet a comme souci la satisfaction du désir de liberté, d’égalité et de justice. C’est pour cette raison que la notion de personne convient mieux que la fiction d’individu produite par et pour le capitalisme.

Les phénomènes que nous mentionnons ci-dessus ne sont pas exotiques, ils sont présents dans notre vie militante, dans notre mouvance libertaire. Souvent nous prenons conscience clairement de tout cela : pouvoirs, croyances, mythes, etc, quand nous nous éloignons (éloignement qui peut se produire pour nombre de raisons). Les idées, la structure organisationnelle perdent alors de leur valeur et on relativise ce qui autrefois était fondamental.

4. Quel horizon mental ?

Le multiple, la multiplicité

Le multiple existe de fait. Le réel concret est multiple ou multiplicité. Le multiple pratique est un constat, et ce constat est valable pour l’engagement libertaire, il prend de multiples formes.

Sur le plan intellectuel, une seule approche ne suffit pas. Nous avons besoin en théorie de confronter plusieurs domaines pour rendre compte des phénomènes humains. Chaque approche poussée jusqu’au bout, ou chaque champ, chaque ensemble théorique montre ses limites et fait faillite, bloque la pensée. La transversalité théorique est nécessaire pour une meilleure compréhension de l’humanité.

Le rapport moyens/fin

La violence entre les groupes, les personnes fait partie de notre vie militante. Je parle de la violence ici et maintenant en nous-mêmes, entre les personnes militantes et entre les groupes militants.

Le combat de classe ou les affrontements sociaux et politiques avec les instruments de la domination me semble se situer sur un plan un peu différent. En particulier, cette discussion me paraît prématurée, pas encore à inscrire à l’ordre du jour. Confondre les deux n’aide pas à faire avancer le débat.

Pour moi, dans le contexte actuel, les moyens sont constitutifs des fins. La cohérence entre les moyens et les fins, est une exigence libertaire, elle est à réactualiser en permanence. Les fins sont rationalisables, et rationnelles, on peut en débattre collectivement. Les moyens sont humains. L’irrationnel existe en nous que celui-ci prenne ou non la forme de l’affectivité, des désirs, des peurs, de la sensibilité, de l’émotion, de l’imaginaire, de nos besoins existentiels, des opinions, des mythes, ou de nos croyances. Sur ces points, il n’y a pas beaucoup de débats. Les discussions se focalisent surtout sur les actions, les campagnes et quelquefois sur la période révolutionnaire ou sur les moyens d’arriver au communisme libertaire. Pour ma part, je pense que nous devons mettre en discussion nos moyens actuels et accepter de descendre de notre piédestal. Je pense qu’il est fondamental de promouvoir la sortie de la violence. Comment dialoguer et échanger des idées si le dénigrement, les accusations, les insultes ou les coups font office d’arguments.

L’universel

L’universel est une prétention, un horizon qui marque notre culture depuis le xviiie siècle. Cette volonté est reprise partout. Pourtant il est possible de constater que ce qui est valable pour les autres n’est pas toujours valable pour soi. En conséquence, je pense que la notion d’universel est à rediscuter. Si on accepte cette façon de faire, nous restons dans le règne du particulier, ce qui rend impossible toute discussion raisonnée et détruit par là toute possibilité d’action collective. Je pense que nous pouvons accepter une version simple de l’universel où les mots ont le même sens pour tout le monde ou à peu près. Je suis conscient qu’il existe la polysémie, je n’oublie pas la coupure entre les signes et le contenu, mais un minimum de cohérence me semble indispensable. Je pense donc que les critiques sont valables pour tous et toutes indistinctement, y compris pour les personnes et les groupes qui les énoncent. Si nous constatons une divergence sur le sens des mots ou des idées, le débat démocratique doit être ouvert et nous nous devons d’essayer de préciser l’acception que nous employons. Ceci aidera à situer qui parle et d’où il ou elle parle.

D’autre part, l’expérience nous prouve qu’il est très difficile de déduire ce que nous devons faire d’un donné déjà là, ce qui est le statut habituel de l’universel. Nos actions se décident et se vivent en situation.

Deux voies ?

En essayant de comprendre ce qui se présente à nous, nous pouvons nous poser la question de savoir si nous ne sommes pas face à deux voies.

Une première voie où les frontières mentales, l’identité militante et l’« un » organisationnel nous conduisent vers l’affaiblissement de l’idée libertaire en orientant notre militance vers des mondes clos n’existant qu’en regard les uns des autres. Un monde où les identifications sont souvent assez fermées et figées, où la complétude peut représenter un espoir fort.

Une seconde voie qui consiste à inventer un autre possible où le multiple est assumé et les moyens sont constitutifs des fins, où le nomadisme libertaire permet l’enrichissement théorique et politique. Un monde ouvert et en recomposition permanente, où les réseaux sont autant de liens et de possibilités de rencontre, où l’incertitude n’est pas exclue ni un danger.

Dans la société, la question du « tiers institutionnel » est sans cesse ramenée, rabattue sur les autorités existantes : États, chefferies et pères machistes en tout genre. Il est peut-être temps et possible de se rendre compte de son origine et de sa valeur structurale : le tiers est imaginé et symbolique. On peut dire qu’il est d’une certaine façon « sur-humain ». Ce tiers symbolique permet notre institution comme humaine tout en se situant à l’extérieur de nous puisqu’il s’agit d’une condition de possibilité de l’humain. Il a donc un double aspect : un aspect externe et un aspect interne. La loi est aussi un effet de l’humanité, un acquis de la culture. Le point de vue varie suivant d’où nous nous plaçons pour observer : l’humanité vue comme une espèce particulière ou l’humanité comme culture. Nous remarquons alors qu’il est impossible de séparer les deux approches, elles nous constituent toutes les deux.

D’autre part, il important de remarquer que la fiction nécessaire, le tiers symbolique, n’est jamais totalement accessible :

– Elle est en partie le résultat des luttes passées et le fruit de l’évolution historique.

– Son contenu culturel est large et pluriel, c’est-à-dire ne nous appartenant jamais complètement.

– La présence des aspects mythiques est indéniable.

– Le fonctionnement du récit a un rapport avec la croyance.

– Cette fiction est construite socialement.

– La coupure signifiant/signifié, signe/contenu rend impossible l’énonciation totalisante.

– La relativité des cultures est réelle, etc.

C’est pour cette raison ou ces raisons que l’étude des modèles est si fondamentale et que je plaide pour plus de rigueur théorique et de souplesse organisationnelle afin que la transversalité puisse se mettre en œuvre et soit féconde.

Ce qui fait difficulté, ce sont les modèles dans lesquels l’existentiel militant se réalise. En fait, il n’y a pas ou peu de débats de fond sur les références théoriques ou les buts généraux, le communisme libertaire ou la révolution ne font pas problème en eux-mêmes. On peut d’ailleurs facilement constater que les grands buts humains sont nécessaires pour justifier le sacrifice à la cause, pour rationaliser la soumission militante. Ce qui est en question, encore une fois, c’est la tactique et la stratégie, la vie militante et existentielle au quotidien.

La voie libertaire en visant l’autonomie, l’auto-institution humaine sans hiérarchie (se donner sa loi), l’auto-organisation, nommée si souvent autogestion, reste un idéal difficile à atteindre.

La réflexion des libertaires se porte donc toujours sur le contenu des idées et sur le fonctionnement, sur le pourquoi mais peut aussi porter sur le comment qui éclaire autant et parfois beaucoup plus. C’est-à-dire que je pense qu’il est possible et nécessaire de jouer sur le décollement possible entre le tiers institué et l’instituant, sur l’écart entre les idées de référence si belles et la réalité militante si froide et si triste. Cet écart permet de critiquer la discordance entre les idées et les actes, mais il peut également être utilisé pour évoluer vers une meilleure cohérence.

Comme pour la loi, on ne peut identifier totalement la personne qui dit la loi et la loi elle-même. Il est nécessaire de permettre la variation, la création par le jeu sur l’écart possible.

Si les personnes militantes s’identifient totalement à leur organisation, il y a une difficulté, le « soi » est fait de culture et de politique, mais pas que de cela. D’autre part, il faut bien que l’organisation serve le « moi » de la personne militante à un moment ou à un autre. L’étude du don et du contre-don montre qu’il y a nécessité d’un retour, d’une circulation de la valorisation symbolique et de l’amour en compensation du sacrifice militant. Qui n’a pas joué à Zorro dans la solidarité et l’entraide ? Qui ne cherche pas à être aimé ou apprécié dans le cadre de ses activités politiques ?

5. L’hypothèse des deux triangles

Pour essayer de modéliser le fonctionnement humain, militant ou non, je propose l’hypothèse des deux triangles. On peut repérer, dans ce schéma deux triangles, un des pôles où apparaît, au sommet de l’un d’eux, le tiers symbolique, si souvent confondu avec le pouvoir et l’institution.

Le fait que nous puissions faire bouger, faire retour et faire évoluer nos représentations montre que ces deux triangles peuvent se superposer, qu’ils sont généralement collés l’un à l’autre, mais aussi qu’ils ne sont pas identiques. La subversion des images, la création, les hypothèses nouvelles sont notre chance. En ce sens, la politique, comprise comme la lutte pour la liberté, l’égalité et la justice, appartient à la sphère culturelle, champ où les représentations peuvent naître et mourir ou se transformer.

Si notre visée n’est pas une visée de pouvoir, mais de liberté, nos actes et nos pensées politiques travaillent partout à la fois et fortement au niveau symbolique.

En conséquence, je proposerai d’être prudent avec la notion de vérité. Le constat de la liaison entre la vérité et la subjectivité suffit à proposer une attitude ouverte où la transversalité permet de prendre de la hauteur, surtout si on admet conjointement la relativité des situations et des approches critiques.

S’élever pour essayer de répondre à la question : « Qu’est-ce qu’être humain ? » est une nécessité liée à la crise de la militance, crise qui entre en résonance avec la crise de notre civilisation.

C’est à partir de ces questionnements que j’affirme qu’il est impossible de répondre de façon péremptoire à la question de savoir qui est révolutionnaire, libertaire ou non. Qui doit ou qui peut définir le contenu de la notion de « révolutionnaire » ou de « libertaire » ? Est-ce l’organisation dont on est membre, la répression de l’ennemi, les autres structures qui vous reconnaissent comme tel et/ou soi-même par l’auto-proclamation parce qu’on se sent ou que l’on choisit d’être libertaire ou révolutionnaire ? N’est-ce pas aussi quelques uns de nos actes qui sont libertaires, même si nous ne sommes pas estampillés clairement comme membre d’une organisation ?

Nous savons que le fonctionnement individuel s’intègre dans des fonctionnements collectifs et des modèles mentaux qui sont liés à l’histoire sociale. Dans le contexte de crise généralisée où nous sommes plongés, je pense qu’il est nécessaire d’être prudent sur les jugements de valeur et sur les anathèmes. Il me semble fondamental de tenter de dépasser l’identitaire qui survalorise l’ego militant pour enfin pouvoir sortir de l’atomisation organisationnelle, du séparatisme et de l’éparpillement afin de donner de la force à la politique, identifiée comme lieu de la transformation sociale.

Comment développer sa puissance ou la puissance collective sans opprimer ? C’est une exigence éthique, certes, mais comment supporter d’énoncer de belles idées politiques et de les contredire dans la pratique ?

Comment vivre notre militance ? Pourquoi avons-nous besoin d’une organisation ? et de quelle organisation avons-nous besoin ? restent des questions préoccupantes.

Philippe Coutant


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