La passion de la liberté

mardi 19 mai 2015
par  ps
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Amedeo Bertolo

La liberté n’est ni détermination ni indétermination, elle est autodétermination. C’est à ce point que la création socio-historique 1 prend la place, dans l’émergence du nouveau, de la simple interaction entre hasard et nécessité. L’homme a perdu, au long du chemin évolutif vers l’hominisation, les déterminations instinctuelles 2 et les a remplacées par des déterminations culturelles, c’est-à-dire par des normes, des règles, des codes de communication et d’interaction.

« C’est précisément dans cette substitution que se trouve la liberté spécifiquement humaine à son plus haut niveau : l’autodétermination. Les déterminations culturelles ne sont pas données à l’homme par Dieu ou par la nature, c’est l’homme qui se les donne. Les normes ne sont pas de simples reflets de nécessités naturelles, elles sont création de nécessités arbitraires. La production de normes est nécessaire parce qu’elle est “inscrite” dans la nature humaine (dans la paradoxale liberté de l’homme qui lui “impose” de s’autodéterminer), mais les contenus particuliers de ses normes ne sont pas nécessaires. L’homme doit produire des normes, mais peut produire les normes qu’il veut. » 3

Cette liberté, caractéristique et de l’homo sapiens en tant qu’espèce et de chaque sujet de celle-ci, est une liberté placée, avec toutes les réserves qu’on voudra, dans le domaine du constat des faits. Ce n’est pas une liberté-valeur. Alors que c’est avant tout de la liberté en tant que valeur que nous voulons nous occuper. Néanmoins, cette dimension « anthropologique » de la liberté – pas encore éthique, encore ouverte à n’importe quelle issue éthique – est la base, fragile certes, de la valeur liberté ; de toute interprétation de la liberté comme valeur, et même de notre interprétation. Je ne vois pas comment on pourrait continuer cette réflexion sans ce présupposé. 4

Nous en arrivons à un autre passage, difficile mais inévitable, si l’on veut parler de liberté anarchiste. De quoi s’agit-il ? Du fait que la liberté n’est pas une valeur en soi. La liberté isolée, séparée d’autres valeurs, peut prendre un signe négatif dans la synergie des valeurs anarchistes. Aucune valeur, quel que soit son système axiologique, n’est indépendante des autres valeurs. Parce qu’il n’existe pas de valeurs atteintes par hasard, parce qu’il n’existe que des systèmes de valeurs connectés entre eux. Ceci vaut aussi pour le système de valeurs anarchiste, dont le noyau essentiel (tout comme pour le libéralisme et le socialisme, enfants eux aussi des Lumières) remonte à la trinité de la Révolution française : liberté, égalité, fraternité.

Nous ne sommes pas confrontés à des valeur singulières, mais à une configuration de valeurs, au sein de laquelle les rapports réciproques sont déterminants. Subsumons donc les autres valeurs, l’égalité, la solidarité, la justice, dans la liberté. Ce qui est peut-être moins abusif qu’il n’y paraît.

Parce que la liberté, dans la configuration axiologique anarchiste, a une valence particulière, une « exubérance » telle que les autres valeurs peuvent en être considérées, plus ou moins aisément, comme des prémisses ou des conséquences.
Mais, à ce point, une digression sur les autres valeurs de l’anarchisme devient nécessaire pour expliciter ce qui sera plus tard considéré comme implicite.
Nous parlons avant tout – et de manière bien prévisible – de l’égalité, que les libéraux déclarent périodiquement sœur ennemie de la liberté. Mais il n’est pas difficile de démontrer que la compatibilité des deux valeurs (au moins du point de vue anarchiste) est non seulement possible mais inévitable ou nécessaire. Il suffit de rendre évidente la différence, voire l’opposition, entre la diversité et l’inégalité, opposition des contenus, quant à la logique et quant aux valeurs. Il suffit de démontrer que diversité n’est pas le contraire d’égalité mais d’uniformité. Il suffit de faire émerger la diversité en tant que catégorie en soi, et de l’élever au rang de valeur explicite, tout en conservant à l’inégalité un net caractère d’anti-valeur.

Depuis toujours, pour les anarchistes, la diversité est implicite dans la valeur liberté. Leur irréductible individualisme, leur « extravagance » proclamée, en sont des preuves de fait.

Il est temps toutefois d’expliciter ce qui était implicite, temps de faire de la diversité, entendue comme différence privée de connotation hiérarchique, une valeur en soi. En « valorisant » une incontestable donnée naturelle, l’infinie diversité du réel. 5
Une valorisation liée aux valorisations analogues effectuées pour le compte de la pensée écologiste et de la pensée féministe.

Il nous restera alors une valeur égalité dénuée d’ambiguïté, une valeur dont
la forme essentielle est l’égalité qualitative. Égalité, par rapport à la liberté. Et sans que pour autant s’annule la dimension quantitative de l’égalité (dans ses diverses formes : « arithmétique », dit Castoriadis 6, c’est-à-dire à tous en parts égales, et « géométrique », c’est-à-dire à chacun selon ses... , par rapport à...), mais cette dimension quantitative revient à des applications et à des mesures partiales et discutables de l’égalité qualitative.

Si l’on me pardonne ce jeu de mots, les hommes, pour demeurer également libres, doivent demeurer égaux. L’égalité doit être affirmée en tant que valeur, en tant que but à atteindre.

Et la fraternité, ou, plus laïquement, la solidarité, la Cendrillon des trois sœurs ? Elle reste un peu aussi la Cendrillon de ma réflexion, en particulier de cette présente réflexion sur la liberté, parce qu’elle me semble bien peu problématique. Nécessaire, certes. Et banalement reconnaissable sur le plan pratique : un animal éminemment social tel que l’homme est inconcevable sans une pratique, ample et croissante, de l’entraide. 7 L’autonomie des êtres humains individuels coexiste nécessairement avec l’interdépendance sociale (interdépendance : encore un terme cher, avec raison, à la pensée écologique). Mais la solidarité est nécessaire même au niveau des valeurs recherchées, comme « liant » de la liberté, de l’égalité et de la diversité, afin d’empêcher que la liberté se fasse indifférence, que la diversité se fasse inégalité. Pour que la justice ne soit pas aveugle – pour que n’arrive pas, comme le dit Murray Bookchin, une inégalité d’égaux, une « inégalité de fait » « d’égaux en droit » –, pour que la justice voie bien les différences et qu’elle travaille à l’égalité des différents.
La solidarité est nécessaire pour pouvoir rendre cohérent l’apparent paradoxe de l’« individualisme communautaire », l’expression plutôt heureuse qu’utilise Alan Ritter pour résumer le noyau axiologique de l’anarchisme.

Cet appel à la communauté ne doit toutefois pas faire oublier que la solidarité anarchiste ne se réduit pas à la petite dimension, ne se limite pas à la famille, au clan, à la corporation, à la nation, mais s’étend à toute l’espèce humaine.
La valeur liberté dans son interprétation anarchiste se place donc dans le cadre contextuel que nous venons de délimiter. Et pour en donner une définition, je vais commencer par proposer quelques phrases de Bakounine. Est-ce un recours à l’autorictas ? Pas du tout. Il s’agit plutôt de déclarer honnêtement que je n’ai rien trouvé de mieux pour définir l’essence de cette interprétation, son sens le plus profond (bien que les définitions bakouniniennes soient plus intuitives et intuitivement compréhensibles que logiquement explicatives).

Mais dans sa nature la plus profonde, la conception anarchiste de la liberté est probablement irréductible à la pure analyse logique, à une définition rationnelle complète et précise. Elle est presque ineffable, on ne peut guère la traduire que par la métaphore. Comme Dieu ? N’ayez pas peur, je ne suis pas devenu mystique. Cela dit, même moi, athée et rationaliste depuis le début de mon adolescence, je rends, un peu, les armes devant le fait que le principe de base de mon système de valeurs n’est pas entièrement réductible à la logique.
Et je n’en ai pas honte. Précisément parce que Bakounine nous enseigne que la liberté est avant tout – avant d’être une catégorie politique, et peut-être encore avant d’être une catégorie éthique – une catégorie esthétique, une passion !

Notre « ancêtre » le dit :
« Je suis un amant fanatique de la liberté. »
Un amant, comprenez-vous ? Là, nous voici en plein dans l’esthétique, dans le « sentir ». La liberté me plaît, elle me plaît à en mourir (et même, à la limite, au sens littéral du terme). J’aime la liberté.

Mais retournons sur un plan moins indéchiffrable que celui de l’esthétique, bien qu’encore abondamment glissant, le plan politico-éthique. Là encore, naturellement, Bakounine :

« Je ne peux me dire et me sentir libre qu’en présence d’autres hommes et vis-à-vis d’autres hommes. [...] Je ne suis humain et libre moi-même qu’autant que je reconnais la liberté et l’humanité de tous les hommes qui m’entourent. [...] Un maître d’esclaves n’est pas un homme mais un maître. »

Et il continue, arrivant au cœur de la question :
« La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens libre vraiment que par la liberté d’autres, de sorte que plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent et plus profonde et plus large est leur liberté, et plus étendue, plus profonde, et plus large devient ma liberté. » 8

Et encore :
« J’entends cette liberté de chacun qui, loin de s’arrêter comme devant une borne devant la liberté d’autrui, y trouve au contraire sa confirmation et son extension à l’infini. » 9

Et quelle est donc cette liberté qui produit un effet de force collective (grâce auquel en additionnant les libertés individuelles on obtient un résultat supérieur à leur simple somme), analogue à celui que Proudhon décrit pour l’économie ?
À l’évidence, il s’agit de la liberté anarchiste, cette liberté qui est en rapports forts et nécessaires avec l’égalité, la solidarité, la diversité. Liberté forte, égalité forte, solidarité forte, diversité forte. C’est précisément de leur force que naît leur compatibilité.

Amedeo Bertolo

traduit de l’italien par Jean-Manuel Traimond

- 1. Cornelius Castoriadis, « L’imaginaire : la création dans le domaine social-historique », in Domaines de l’homme. Seuil, Paris, 1986, pp. 219-237.
- 2. Ashley Montagu, Man and Aggression. Oxford University Press, New York, 1973. « Sous la pression sélective exercée par la nécessité de fonctionner dans la dimension de la culture, le comportement instinctif aurait été pire qu’inutile et il aurait donc été sélectionné négativement, même si l’on admet qu’il en serait resté des traces dans la progéniture de l’homme. En réalité, je pense qu’il est douteux que les grands singes aient des instincts. », p. 154. De manière moins extrémiste, M. Hunt : « Plus haut est le niveau d’évolution d’un animal, plus ses “tendances innées” sont modelées, développées et organisées en formes comportementales par ses interactions avec l’environnement. [...] Bien que les insectes et les autres animaux inférieurs soient en grande partie guidés par leur instinct, l’homme est à peu près dénué d’instinct. », ibid., p. 21
- 3. Amedeo Bertolo, « Potere, autorità, dominio, una proposta di definizione », in Volontà, n° 3, 1983, p. 59. En français in le Pouvoir et sa négation, ACL, Lyon, 1984.
- 4. Karl Popper, « L’indéterminisme n’est pas suffisant », in l’Univers irrésolu. Hermann, Paris, 1984 : « Si nous acceptons le déterminisme classique, nous ne pouvons prétendre, à l’instar de certains philosophes, d’être pourtant dotés d’une véritable liberté de création. », p. 102. Le point de vue du déterminisme classique « mène à la prédestination, à l’idée qu’il y a des milliards d’années les particules élémentaires contenaient la poésie d’Homère, la philosophie de Platon et les symphonies de Beethoven, comme la graine contient la plante », ibid., p. 105. Berlin, Isaiah, Quattro saggi sulla libertà. Feltrineli, Milano, 1989 : « Si le déterminisme était prouvé, il rendrait nécessaire une révision drastique du langage éthique », p. 22. « En effet, l’idée d’un être moralement responsable deviendrait, dans la plupart des cas, un mythe », ibid., p. 17. Mais, Popper : « Jusqu’à présent, nul n’a avancé de preuves valides contre l’ouverture de l’univers, contre le fait qu’il s’y forme continuellement des choses radicalement nouvelles, et on n’a pas non plus trouvé de raisons valables de douter de la liberté et de la créativité humaines. », ibid., p. 107.
- 5. L. Eisemberg : « Chaque nouveau-né diffère des autres : personne, hormis les jumeaux homozygotes, n’a le même génome qu’un autre, et même les jumeaux homozygotes peuvent différer phénotypiquement à cause des diversités induites pendant la gestation. », in A. Montagu, op. cit., p. 65.
- 6. Cornelius Castoriadis, « Nature et valeur
de l’égalité », in l’Exigence d’égalité. Éd. de la Baconnière, Neuchâtel, 1982, p. 321.
- 7. On consultera, à l’évidence, Kropotkine, l’Entraide.
- 8. Michel Bakounine, l’Empire knouto-germanique [Dieu et l’État], in Bakounine, Œuvres complètes, vol. viii, éd. Champ libre, Paris, 1982, pp. 172-173.
- 9. Michel Bakounine, « La Commune de Paris et la notion d’État », in Fernand Rude, De la guerre à la Commune, éd. Anthropos, Paris, 1972, p. 406.


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